Témoignages

Congo 1957 - Un voyage du Roi Léopold III

par Jacques Deschepper

 

Congo 1957
Récit illustré avec des photos du Roi Léopold III.

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Table des matières

 

Janvier 1957. Officier du 1er Régiment de Guides, en service à la Force Publique du Congo, j'avais accompli près de deux ans et demi de mon terme au Kivu sans prendre de vacances. Je savourais donc intensément ce premier congé qui venait de débuter par une merveilleuse ascension du Ruwenzori jusqu'au pied des glaciers. En compagnie de ma femme et d'un couple ami, nous venions de rejoindre notre base de départ, l'hôtel de Mutwanga.

Un télégramme m'y attendait : "Rendez-vous le ... janvier à l'aérodrome de Bunia où j'arriverai par avion militaire à ... heures". C'était signé: Major Vandewalle. Le major était mon supérieur hiérarchique. Chef de la section G-2, le service du renseignement de la Force Publique à Léopoldville (1), il m'avait détaché à Bukavu, à 3.000 km, pour être 'l'antenne' du service dans la province du Kivu. Je ne le voyais jamais. Nos relations, marquées par ailleurs d'une confiance totale, se limitaient à ses rares lettres d'instructions et aux rapports que je lui adressais. Son déplacement dans l'Est du Congo et ma convocation en plein congé me faisaient donc présager un événement important.

Laissant mon épouse poursuivre le voyage touristique avec nos amis, je pris la route pour attendre le Major Vandewalle sur la piste de l'aérodrome de Bunia. A peine descendu de l'avion, il m'annonce : "Le Roi Léopold fera prochainement une visite privée dans l'Est du Congo. Son arrivée à Stanleyville est prévue pour le 22 février. Il sera accompagné de la Princesse Lilian et du Vicomte Gatien du Parc. Sur proposition du Général Janssens, le Gouverneur Général t'a désigné comme officier d'ordonnance du Roi pour la durée de son séjour. Durant la première partie de son voyage, tu piloteras le Roi. Tu assureras la liaison avec toutes les autorités pour que le programme se déroule selon les voeux du Roi et que l'organisation soit sans faille en matière de transport, de logement, etc.

Le jour même, le Major et moi nous mettons en route pour prendre les dispositions voulues avec les autorités des territoires que le Roi traversera dans la province du Kivu. Cette tournée se termine à Stanleyville. Nous y rendons visite à Monsieur Schöller (2), Gouverneur de cette Province Orientale où le périple royal doit commencer et se terminer. Le voyage du Roi Léopold, dans un pays aux énormes distances, nécessitait une certaine préparation logistique, notamment en matière de moyens de transport tant terrestres qu'aériens, de liaisons radio, etc. C'est pourquoi l'Etat-Major lui donna un nom de code : 'Opération Héron', une référence au petit quadrimoteur De Havilland Heron. Cet avion qui assurait les déplacements du Gouverneur Général, allait être mis à la disposition du Roi.

Le 21 février 1957, le Roi Léopold et la Princesse Lilian se rendent à Melsbroek en compagnie du Roi Baudouin, de la Princesse Joséphine Charlotte et des Princes Albert et Alexandre. Parmi les personnalités venues les saluer à l'aéroport : le Premier Ministre Achille Van Acker. Accompagné du Vicomte Gatien du Parc, Grand Chambellan, le couple royal monte à bord du DC6 régulier de la Sabena. Il prend place dans la petite cabine située derrière le poste de pilotage et surnommée 'honeymooner'. A 10 heures du matin le lendemain, l'appareil se pose sur la piste de l'aérodrome de Stanleyville. A leur descente d'avion, le Roi Léopold et la Princesse sont accueillis par le Gouverneur Général Van Acker, le Gouverneur et Madame Schöller, le Gouverneur du Kivu, Monsieur Schmit. Dès que le Roi passe en revue les deux détachements du 5ème bataillon de la Force Publique, la foule des congolais se met à crier "Vive le Roi" bientôt suivie par la foule européenne qui acclame le Roi et la Princesse.

Deux petites filles, une blanche et une noire, offrent des fleurs à la Princesse Lilian. Monsieur Schöller présente au Roi les hautes autorités religieuses, judiciaires, militaires et administratives de la Province. Ensuite le couple royal gagne la Résidence du Gouverneur de Province où il logera pendant son séjour à Stanleyville.

L 'après-midi, par une chaleur record de 35° à l'ombre, le Roi et la Princesse se rendent aux rapides du fleuve, les 'Stanley falls'. De nombreux congolais attendent le long du parcours et saluent avec des cris de joie le couple royal. Ces manifestations chaleureuses vont se reproduire dans toutes les localités traversées. Arrêt au village des pêcheurs Wagénia où des jeunes filles de la tribu exécutent quelques danses. Les attributs du chef sont remis au Roi : un chapeau en peau de civette orné de plumes de perroquet, une peau de civette se portant en sautoir et un poignard à large lame. Tout au long de son voyage, le Roi Léopold recevra des présents offerts par les chefs indigènes, ainsi que le veut la coutume.

Arrivés au bord du fleuve, le Roi et la Princesse assistent à ces spectaculaires régates disputées par plus de 600 pagayeurs Wagénia répartis dans 16 longues pirogues. C'est pour être capables de remonter les rapides du fleuve qu'une quarantaine de pagayeurs propulse chaque embarcation. Dans un synchronisme parfait, au rythme des tam-tam, les hommes manoeuvrent debout leurs longues pagaies. La pirogue s'enfonce presque complètement dans l'eau à chaque poussée des pagayeurs. Le chef de l'équipage vainqueur vient recevoir les félicitations du Roi. Il est bientôt suivi par d'autres qui veulent aussi serrer la main du père du Roi Baudouin. Puis tous rejoignent leurs équipiers, aux corps athlétiques, qui entonnent un chant de la tribu.

Pendant la course, le Roi ne cesse de prendre des photos. Il utilise tantôt son Leica pour les diapositives, tantôt son Rolleiflex pour les clichés en noir et blanc. Pendant son voyage, il n'arrêtera pas de photographier, notant avec soin le sujet de ses prises de vues. Comme je l'aidais à recharger ses appareils, j'ai pu noter qu'en 10 jours, il avait consommé 16 films de 36 photos. A ce rythme, il a dû faire entre 2 et 3.000 diapositives au cours de ce séjour.

Après les régates, ce sont les pêcheries des Wagénia que le Roi fixe sur la pellicule. A hauteur de la septième cataracte, là où le fleuve se fait plus étroit pour passer entre des îlots, les pêcheurs ont construit un réseau d'échafaudages en travers des rapides. Il est constitué de grosses perches plantées entre les roches, reliées entre elles par des traverses. A cet ensemble, assemblé et haubané à l'aide de lianes, sont attachées de grandes nasses. La difficile remontée du courant en pirogue, pour atteindre les pêcheries, et la relève des nasses, au prix d'audacieux déplacements dans les échafaudages, constituent un spectacle que l'on vient voir de loin. Le Roi se souvenait de l'avoir déjà contemplé en 1925. En effet, le voyage d'étude que le Prince Léopold fit cette année-là au Congo l'avait également amené à Stanleyville.

Sur le chemin de retour vers la ville, le Roi fait encore arrêter sa voiture pour photographier des indigènes Lokele qui habitent à bord de leur grandes pirogues. Une partie des embarcations est recouverte d'un toit de feuillage tandis que dans l'autre les femmes font la cuisine. C'est une étrange vision qu'offrent les fumées des feux s'élevant de ces pirogues. L'origine de ce mode de vie est le semi-nomadisme que pratiquaient les Lokele. Descendant et remontant le fleuve, ils se livraient à un commerce de troc avec les villageois riverains.

L'intérêt du Roi pour les populations indigènes n'était pas celui d'un touriste uniquement attentif aux aspects pittoresques et folkloriques. Les premières questions qu'il me posa à propos des congolais avaient trait à leurs conditions de vie. Cet intérêt se manifesta à Stanleyville par la visite de l'école professionnelle des Frères Maristes et celle des habitations construites par l'Office des Cités Africaines dans le quartier de Mangobo. La Princesse qui accompagnait le Roi dans ces visites portait une même attention aux réalisations sociales. Elle s'était rendue auparavant au foyer social de la cité indigène et tout au long du voyage elle visitera des hôpitaux, des établissements d'enseignement et des foyers sociaux.

Après un détour pour voir le barrage et la nouvelle centrale hydro­électrique sur la rivière Tshopo, le Roi et la Princesse se rendent au zoo en cours d'aménagement. Un spécialiste des reptiles leur montre comment se prémunir contre la morsure de serpents venimeux en frottant bras et mains avec la feuille d'un certain arbre. Pendant cette démonstration, la Princesse, sans manifester la moindre répulsion, garde en mains deux serpents heureusement inoffensifs. Une scène qui fait le bonheur des photographes, du Roi en particulier.


(1) Devenu Colonel, cet officier supérieur, exerça un temps les fonctions de Consul de Belgique au Katanga à l'époque de la sécession. Retour texte
(2) Ce haut fonctionnaire devint plus tard Vice-Gouverneur Général puis Grand Maréchal de la Cour. Retour texte

 

Au cours de ces deux premières journées, le Gouverneur Général, le Gouverneur Schöller et l'autorité territoriale locale accompagnaient le Roi et la Princesse. Le voyage va prendre maintenant un tour privé. Le Vicomte du Parc et moi sommes les seuls membres de la suite à monter à bord du quadrimoteur Héron avec le couple royal.

L'avion vient de décoller à destination du district de l'Ituri. Le Roi est rayonnant et ses propos laissent percer l'enthousiasme avec lequel il envisage les activités des prochains jours. Il ne tarde pas à quitter son siège pour aller s'asseoir à côté du pilote, à la place du radio de bord. Il bénéficie ainsi des meilleures conditions de visibilité pour jouir du spectacle de ce vol à une altitude moyenne. La forêt de l'Ituri défile longuement sous les ailes puis c'est la savane de la région d'Irumu. Avant d'atterrir à Bunia, l'avion fait une boucle au-dessus de l'escarpement (1) de Bogoro et de la zone sud-ouest du lac Albert. C'est le secteur que le Roi compte explorer tout à l'heure.

Dans la traversée de Bunia, la voiture du couple royal est bloquée par la foule des blancs et des noirs qui veulent lui témoigner leur sympathie. Après avoir franchi l'escarpement de Bogoro, nous découvrons l'immense étendue du lac Albert. Arrivés au port de Kasenyi, nous nous embarquons à bord d'une baleinière (2) à moteur. Pour gagner du temps, un pique-nique est servi pendant la navigation. Un boy portant robe blanche, ceinture et chéchia rouges distribue les sandwiches. A l'embouchure de la Semliki, il faut franchir un banc de sable. Quelques membres de l'équipage descendent dans l'eau et poussent le bateau pour lui faire franchir l'obstacle. L'embarcation remonte la rivière où les hippopotames plongent en soufflant bruyamment à notre approche. Des aigles pêcheurs prennent leur envol avec un cri perçant. Puis c'est une escadrille d'aigrettes garde-boeufs qui prend l'air. Chassés pour leur peau, les crocodiles sont devenus plus rares. Nous en apercevons deux cependant: cachés dans les hautes herbes de la rive, ils se glissent dans l'eau avec une rapidité incroyable. Postés à l'avant de l'embarcation, le Roi et la Princesse ne quittent pas des yeux le spectacle. L'appareil photographique du Roi est sans cesse en batterie et les jumelles de la Princesse sont braquées sur la faune. A la tombée du jour, la baleinière est de retour à Kasenyi. Le Roi et la Princesse logent dans les huttes du camp 'Semliki Safaris'.

A l'aube, le Roi parcourt en jeep la plaine de Kasenyi pour observer les animaux. Il a l'occasion d'approcher un troupeau d'éléphants et différentes espèces d'antilopes. L'étape de la journée consiste à gagner Mutwanga au pied du Ruwenzori. Après la remontée de l'escarpement de Bogoro, la route traverse une savane herbeuse avant de pénétrer dans la forêt de l'Ituri au sud d'Irumu. Cette forêt est le territoire où vivent les pygmées de race pure, considérés comme la population la plus ancienne du Congo. La taille moyenne des hommes est d' lm44. Celle des femmes d'lm33. La couleur de leur peau est brun clair. Le mode de vie ancestral des pygmées est le nomadisme. Ils changent de campement lorsque le gibier s' épuise dans le secteur. Chasseurs endurants et courageux, les pygmées sont capables de tuer des éléphants avec pour seules armes leurs arcs, leurs flèches et leurs lances aux pointes enduites de poison.

Les habitants du village de Ngelya ont dressé un portique orné de peaux de bêtes en l'honneur des visiteurs royaux. Des pygmées dansent devant les cases. Le Roi et la Princesse descendent de voiture pour assister au spectacle. La sauvegarde des civilisations primitives était une des préoccupations du Roi Léopold. Cela ressortait très fort de ses propos au sujet des Indiens d'Amazonie. Plus loin, pendant le pique-nique au gîte de Bwana-Sura, des pygmées viennent danser devant le Roi et la Princesse. Ces petits hommes qui habitent le long de la route Irumu-Beni ont abandonné leur nomadisme traditionnel pour se fixer à proximité des villages. Comme ils ne pratiquent pas l'agriculture, ils procurent de la viande de chasse et du miel aux villageois qui leur fournissent en échange quelques produits de leurs cultures, du sel et l'un ou l'autre objet de première nécessité.

Peu de temps après avoir franchi la limite nord de la province du Kivu, on atteint Oysha. Le Roi et la Princesse s'y arrêtent pour visiter la léproserie du Docteur Becker, un missionnaire américain. A Mbau, nouvelle halte chez les Soeurs de Jésus du Père Charles de Foucault. Ces religieuses logent dans des huttes de pisé pour être plus près des pygmées dont elles s'occupent spécialement. Non seulement elles dispensent des soins médicaux à ceux qui viennent à la mission mais elles se rendent dans la forêt pour soigner les pygmées chez eux. Le Roi et la Princesse tiennent à s'informer des conditions de vie et d'habitat des pygmées. Ils visitent un de leurs campements: quelques huttes sommaires construites à l'aide de branches souples et de feuilles. Ces huttes ne sont pas plus hautes qu'un pygmée et leur ouverture est très basse. Pour pénétrer dans l'une d'elles, le Roi et la Princesse doivent se plier en deux.

Quelques mois plus tard, en lisant le récit de cette visite dans la presse belge, j'appris que j'avais été l'objet d'une méprise de la part des pygmées. 'Le Patriote Illustré' reprenait en ces termes le compte-rendu que lui avait adressé un missionnaire, le R.P. Cleuren :
"Les pygmées ne furent nullement intimidés par les visiteurs royaux. Surtout que le Roi Léopold, en pantalon et chemise kaki, ne faisait, vestimentairement parlant, pas plus impression que le premier touriste venu. La tenue les fit même douter de l'identité du Roi Léopold. Plusieurs pygmées voulurent voir en lui un simple civil, acceptèrent les explications, mais dirent ensuite, en désignant le Capitaine Deschepper : "ça c'est le mutoto du Roi Léopold".
Mutoto veut dire fils. Ce qui revient à dire que dans les forêts de l'Ituri, certains pygmées sont convaincus d'avoir reçu en même temps la visite du Roi Baudouin et du Roi Léopold ! "

Peu avant Beni, la route sort de la forêt et retrouve la savane. Bientôt nous descendons vers la vallée de la Semliki. A l'arrière plan, le massif du Ruwenzori dont le sommet, comme souvent, est enveloppé de nuages. L'hôtel de Mutwanga, où le Roi et la Princesse passeront deux nuits, est un endroit délicieux. L'établissement a été construit dans le style des guest­houses anglais: bâtiment principal en pierre, sans étage, orné de plantes grimpantes, pavillon séparé pour les chambres s'ouvrant sur le jardin. Un jardin en gradins avec de grands bassins entourés de fleurs. Derrière l' hôtel, un golf miniature a été aménagé, au bord du torrent Butahu. Etant donné l'altitude (1150 m) le climat est agréable et les nuits sont fraîches. C'est d'ici que partent les ascensions du Ruwenzori dont on aperçoit les glaciers lorsque les nuages se dissipent. Mutwanga est proche du Parc National Albert dont le vaste territoire englobe le massif du Ruwenzori, le lac Edouard, les plaines qui l'entourent, les monts Mitumba et la chaine volcanique des Virunga.

De longue date le Roi Léopold s'est passionnément intéressé aux réalisations lancées en Afrique dans le domaine de la protection de la nature, et singulièrement à celles qui étaient dues à l'initiative du Roi Albert. Encore Duc de Brabant, le Prince Léopold avait été le premier président de l'Institut des Parcs Nationaux et avait accompli plusieurs missions scientifiques au Congo Belge. Naturaliste avisé, il avait conduit par la suite différentes expéditions d'exploration en Extrême-Orient et en Amérique du Sud. C'est la raison pour laquelle sa visite du Parc Albert ne se limitera pas à un safari photo. Il aura de nombreux et longs entretiens avec Monsieur Camille Donis, administrateur-conservateur des Parcs Nationaux. Il se fera exposer les nombreux problèmes que posent la gestion et l'exploitation scientifique des parcs. Au cours de ses visites dans les stations et laboratoires du Parc, le Roi s'informera de l'objet des études et des conditions de travail des chercheurs, ainsi que des résultats des missions d'exploration en cours. Même au cours des soirées, le Roi n'abandonnera pas ses préoccupations scientifiques. Il assistera à des séances de projection consacrées à la faune, la flore, l'ethnologie ou la volcanologie. Ainsi à Mutwanga, l'hôtelier, Monsieur Ingels, lui montre des films sur le Ruwenzori, les parcs Queen Elisabeth (Uganda) et de Nairobi (Kenya) ainsi que sur les danses des pygmées. Certaines de ces danses mettent en valeur le talent de mime de ces petits hommes. La danse des éléphants, par exemple, qui décrit une chasse à ces pachydermes ou encore la danse des chimpanzés.

Quittant Mutwanga, le Roi et la Princesse se rendent à Ishango où ils passeront deux jours à parcourir le secteur nord du Parc Albert. Ishango est un site fabuleux. D'une haute falaise, on domine le lac Edouard et son déversoir dans la Semliki. Dans la rivière, de nombreux hippopotames s'ébattent bruyamment et sur les rives les pélicans, les cormorans, les oies du Nil et les marabouts mènent grand tapage. Pour admirer ce spectacle, nous faisons une promenade à pied sur le bord de la falaise puis le long de la rivière.

Chemin faisant, je tombe soudain nez à nez avec un varan. Instant d'émotion, je crois d'abord faire face à un jeune crocodile alors que ce reptile qui fait demi-tour n'est qu'un lézard géant de quelque trois mètres. Dans la plaine alentour les grands mammifères abondent. Afin de les observer, le Roi et la Princesse parcourent les pistes en voiture, puis en ­camion.

Une excursion en bateau de pêche sur le lac Edouard conduit le couple royal jusqu'au pied du massif des monts Mitumba dont le sommet est le Tshiaberimu. Le Roi Léopold avait fait l'ascension de cette montagne volcanique en 1933. C'est à la suite de son étude et à son intervention que le massif fut inclus dans le Parc National Albert. Sur les rives du lac que nous longeons, les pélicans, les oies du Nil et les marabouts font bon ménage. Un arbre mort est peuplé d'une colonie de cormorans. Au sein d'une famille de cynocéphales (3) qui défilent, nous apercevons une mère portant un petit agrippé sur son dos. Plus loin un troupeau d'éléphants vient s'abreuver dans le lac. La navigation est interrompue un moment pour permettre au Roi d'examiner les différentes espèces de poissons capturés par les pêcheurs de la Copile (Coopérative de pêche indigène du lac Edouard).

Le Roi et la Princesse logent dans un des pavillons du gîte d'Ishango. Pendant la nuit, des hippopotames rodant à proximité font retentir des reniflements inquiétants. Le séjour à Ishango m'a posé un problème logistique difficile. Il m'incombait d'assurer la liaison avec le monde extérieur. Je devais en effet transmettre et recevoir différents types de communications : envoyer les communiqués de presse, avertir les autorités des modifications dans les horaires et éventuellement dans le calendrier du programme, acheminer les télégrammes que le Roi et la Princesse adressaient aux membres de la famille royale, appeler des secours si cela s'était avéré nécessaire en cas d'accident ou de panne. Or en Afrique, les localités équipées d'un système de transmission sont séparées par des distances considérables. Pour résoudre ce problème, l'Etat-Major avait mis à ma disposition un sous-officier chargé d'assurer les transmissions à l'aide d'un véhicule doté d'un puissant poste émetteur-récepteur de radio. Ce dispositif devait rester invisible pour le couple royal car il souhaitait que son voyage se déroule dans la plus grande simplicité. J'avais donc, chaque soir, des rendez-vous secrets avec l'adjudant-chef Balzat qui suivait à distance la voiture du Roi, à bord de son véhicule radio. Le problème à Ishango fut de faire échapper le véhicule radio et son antenne aux vues royales, dans une plaine où le regard porte à des kilomètres à la ronde. Seule l' habileté des militaires dans l'art d'utiliser le moindre repli de terrain a pu éviter la découverte de cette liaison discrète.

D'Ishango nous gagnons en deux étapes la zone centrale du Parc Albert, située au sud du lac Edouard. C'est un parcours très sinueux qui traverse les montagnes bordant l'ouest du lac. Au poste de Beni, le Roi et la Princesse s'arrêtent pour admirer une exposition d'artisanat local consacrée au travail de l'ivoire. Bordée d'eucalyptus, la route monte jusqu'à 1800 m pour atteindre Butembo.Le Roi y visite l'école d'assistants agricoles et vétérinaires. Le lendemain, le couple royal se rend à l'hôpital de Musienene construit par le Fonds du Bien-Etre Indigène et géré par les Soeurs de l'Assomption. Près de Lubero, pendant que la Princesse visite une école de monitrices indigènes, le Roi explore la flore de la réserve forestière Roi Albert. Précédé de deux indigènes lui frayant un passage à la machette, il parcourt un sous-bois de fougères arborescentes. Plus loin, la route pittoresque que suit le couple royal longe la crête des Monts Mitumba, serpente à des altitudes de 2.200 à 2.400 m et traverse des forêts de bambous.

En fin d'étape, nous descendons l'escarpement de Kabasha qui offre un panorama superbe sur le lac Edouard, la plaine de la Ruindi et, à l'horizon, la chaîne volcanique des Virunga. Au pied de l'escarpement nous pénétrons à nouveau dans le Parc National Albert. Une stèle a été élevée à la mémoire du Roi Albert dont la préoccupation, en matière de protection de la nature, a conduit à la création des Parcs Nationaux. Le Roi Léopold y dépose des fleurs et se recueille, le visage marqué par l'émotion. Après un parcours dans la plaine où pâturent de grands rassemblements d'antilopes, nous arrivons au camp rustique de la Ruindi, où le couple royal va loger trois nuits.

Les meilleures heures pour apercevoir les animaux sont celles du début de la matinée et de la fin de l'après-midi. Sous cette latitude le soleil se lève quasi invariablement à 6 heures pour se coucher à 18 heures. Le départ a donc lieu à 6 heures du matin pour parcourir les pistes du parc. Le premier jour, ces déplacements se font en camion. Le Roi s'assied à côté du chauffeur. La Princesse, le Vicomte du Parc, Monsieur Donis et moi, prenons place dans la benne. Agrippés aux hautes ridelles nous encaissons sportivement les inégalités de la piste et jouissons d'une visibilité idéale.C'est le grand 'jardin extraordinaire'. Qu'on ne s'y trompe pas toutefois. Si les antilopes, les buffles et les hippopotames sont trouvables en de nombreux endroits, il faut parcourir des kilomètres et avoir un peu de chance pour voir les autres grands mammifères, en particulier les félins. Le Roi et la Princesse avaient un bon guide en la personne de Monsieur Danly qui connaissait les 'bons coins'. C'est pourquoi ils purent observer d'assez près des éléphants, des lions, une hyène, des phacochères, de nombreux hippopotames, des aigles pêcheurs, des oies du Nil, des marabouts et des pélicans.

Un après-midi où nous observons une belle harde d'éléphants, le parcours se déroule sous une forte pluie battante. Mais le lendemain, le soleil, très généreux au Kivu, brille à nouveau. Partis au lever du jour nous n'avons pas encore vu de lions. Alors que s'achève le petit déjeuner, servi par Monsieur et Madame Donis sur le capot d'une des voitures, un rugissement retentit au loin. Nous remontons en voiture et découvrons trois lions en déplacement. Ils ne sont pas pressés et se reposent de temps à autre. Ce qui permet de les observer à l'aise. Plus loin le Roi parcourt une galerie d'euphorbes 'cornes d'élan'. Dans ces arbres, à l'allure de candélabres aux innombrables branches, nichent des dizaines de marabouts et de pélicans. Après une visite aux installations de la .pêcherie de Vitshumbi, le Roi et la Princesse s'embarquent sur une vedette à moteur. Au cours d'une navigation sur le lac Edouard, ils assistent à une pêche à la seine (4) et observent les importantes colonies de cormorans et de pélicans du delta de la Ruindi.

Chaque soir des projections commentées sont présentées. Monsieur Meyer, géologue et chef de mission de volcanologie montre des vues des volcans actifs et notamment du cratère du Nyaragongo. Monsieur Danly projette un film sur les lions. Monsieur de Witte, chargé de mission de l'Institut des Parcs Nationaux, commente des diapositives sur l'étrange végétation d'altitude du Ruwenzori et sur des insectes, batraciens et reptiles. Cette projection me fait revivre l'émerveillement éprouvé quelques semaines plus tôt en découvrant la végétation sur les pentes du Ruwenzori. La première étape permet d'atteindre, à plus de 2.000 mètres, l'étage des forêts de bambous. La deuxième conduit, à plus de 3.000 mètres, à l'étage des bruyères arborescentes couvertes de lichens, des sortes de draperies jaunes qui donnent à la forêt un décor étrange et féérique. La troisième étape vous mène, le souffle court, les tempes battantes et le crâne douloureux, à plus de 4.000 mètres, à l'étage des séneçons, des lobélies et des immortelles. Sur ces curieux végétaux en forme de cierge se posent des nectarins, cousins africains des colibris d'Amérique du Sud.

Quittant le camp de la Ruindi, nous faisons un arrêt aux sources d'eau chaude, "May ya moto" dans la langue locale. Ce sont des petites cuvettes de lave refroidie où l'eau sourd à une température de 90° en bouillonnant. Un phénomène dû à de l'activité volcanique permanente du sous-sol. Quelques années auparavant, passant par là lors d'un congé, mon épouse fit réchauffer un biberon en un temps record dans un de ces bain-marie offerts par la nature.

A Rutshuru le grand chef Ndeze accueille le Roi et la Princesse: battements des grands tambours, chants et danses, remise de cadeaux traditionnels. Tout un spectacle auquel assistent de nombreux autochtones et européens. Après une visite aux chutes de la Rutshuru, le couple royal fait halte à la station centrale du Parc Albert à Rumangabo d'où le Roi peut observer les volcans Mikeno, Nyiragongo et Nyamulagira ainsi que la plaine de lave. Monsieur Donis informe son hôte du projet de création d'un cinquième parc national dans le district de la Tshuapa en Province de l'Equateur. L'objectif est de préserver un échantillon de la forêt dense de la cuvette centrale congolaise. Le Roi approuve vivement cette initiative et décide de prolonger son voyage pour visiter la zone du futur parc. Poursuivant sa route, le couple royal franchit le col entre les volcans Mikeno et Nyiragongo. Le Roi aurait souhaité faire l'ascension du Nyiragongo mais les conditions climatiques en haute altitude ne le permettent pas. Ce n'est que deux ans plus tard, en 1959, qu'il escalade le volcan et descend dans le cratère à l'occasion d'un dernier voyage au Congo.

Des fleurs rouges et jaunes surgissent du sol de lave, surprenante manifestation de la vie végétale. Nous venons, en fait, de franchir la crête qui sépare les bassins du Nil et du Congo. Les eaux des lacs Edouard et Albert s'écoulent dans le Nil tandis que celles des lacs Kivu et Tanganyka se déversent dans le Lualaba qui prend le nom de Congo à partir de Stanleyville. Au cimetière de Kibati, le Roi dépose des fleurs sur les tombes de militaires blancs et noirs tombés au cours de la campagne qui opposa belges et allemands de 1916 à 1918 dans l'Est de l'Afrique. Puis c'est la descente à travers bananeraies et plantations vers Goma, au bord du lac Kivu.

Comme Kisenyi, sa voisine, située au Rwanda, Goma est une des localités les plus agréables du continent africain. Un climat parfait grâce à l'altitude (1500 mètres), avec une température oscillant entre 18 et 24 degrés et des fraises tout au long de l'année. Un décor naturel exceptionnel: au nord, à quelque distance, la chaîne volcanique des Virunga, au sud, le lac Kivu. Un lac aux rives dentelées, dont les innombrables baies et criques pénètrent dans le flanc des montagnes. Ses eaux ne sont fréquentées ni par les hippopotames ni par les crocodiles. Si l'on ajoute à ce tableau les anses rocheuses et fleuries de Goma et la plage dorée de Kisenyi, on comprend que ce coin du lac soit devenu le lieu touristique de prédilection du Congo. On y avait construit une résidence pour le Gouverneur Général. Elle accueille le Roi et la Princesse pour trois jours.


(1) Escarpement : nom donné, au Congo, à un col et par extension à la route qui le franchit en gravissant les pentes abruptes d'une montagne. Retour texte
(2) Baleinière : grande barque en acier. Retour texte
(3) Cynocéphales : singes à tête de chien. Retour texte
(4) Seine : filet trainant dont les extrémités sont halées vers la rive par des equipes de pêcheurs. Retour texte

 

Le 7 mars à 7 heures du matin, le Roi arrive à l'aérodrome de Goma. Nous y retrouvons le volcanologue Meyer. Nous montons à bord du Héron pour un vol de reconnaissance au-dessus des volcans. L'avion grimpe d'abord jusqu'à l'altitude de 4.000 mètres pour survoler le Nyiragongo qui culmine à 3.471 mètres. Il décrit ensuite des cercles autour du cratère. On aperçoit à 250 mètres de profondeur la large plateforme circulaire qui entoure la cheminée et tout au fond, au milieu des fumées, le rougeoiement de la lave en fusion. Cette vue parfaite de l'intérieur du volcan est exceptionnelle: le plus souvent le cratère est complètement envahi par les fumées. Le spectacle est si fascinant que le Roi le fera inclure dans le scénario du film 'Les seigneurs de la forêt' dont le tournage est en cours.

Le Héron survole ensuite le Nyamulagira, autre volcan actif. Ses pentes sont très boisées à la différence de celles du Nyiragongo qui sont arides et encombrées de scories. Son vaste cratère peu profond ne comporte pas une cheminée unique mais de nombreux petits puits et des solfatares ou crevasses fumantes. Sur son flanc et dans la plaine proche, émergent les cônes de quelques volcans adventifs. L'avion s'approche maintenant des volcans éteints. Le Visoke dont le cratère a recueilli l'eau des pluies et formé un petit lac. Le Karisimbi, le plus élevé avec ses 4.507 mètres, régulier comme un terril, mais qui prend un air japonais lorsqu'il se couvre d'une cape de neige. Le Mikeno pointu comme un pic. Et pour finir le trio qui se trouve en territoire Rwandais: le Sabinio, au quadruple sommet, le Gahinga et le Muhavura, à la frontière entre le Rwanda et l'Uganda.

Ensuite cap vers le nord. Nous revoyons d'en haut le lac Edouard, découvrons le lac salé de Katwe aux teintes roses, suivons le cours de la Semliki qui serpente dans la savane puis entre dans la forêt. Le pilote reprend de l'altitude et tourne autour des sommets enneigés du Ruwenzori dont le plus élevé, le pic Marguerite atteint 5.119 mètres. Nous plongeons vers les plaines du parc Albert et passons suffisamment bas pour apercevoir sa grande faune. Le Héron vire vers l'ouest et survole la région des lacs Mokoto, la plaine de lave des volcans adventifs du Nyamulagira et enfin la baie de Bobandana. Le vol a duré 4 heures et 40 minutes.

Les grands de ce monde sont rarement conscients des limites du possible. Le Roi sait que je tourne des films en amateur. Il me demande de lui en montrer l'un ou l'autre au cours de la soirée. Or, mes films et mon matériel de projection se trouvent à mon domicile de Bukavu à l'autre bout du lac: 105 km à vol d'oiseau, mais le double par la route. Un trajet de 8 heures aller et retour. Dieu merci, l'aviation de la Force Publique me vient en aide et me permet de satisfaire le souhait du Roi. Le soir-même, je suis en mesure d'installer écran et projecteur dans le salon de la Résidence de Goma. Au programme: ma traversée du Congo en solitaire, de Léopoldville à Bukavu, en voiture, ainsi que des images du Kivu et du Rwanda-Urundi.

Le lendemain, le Roi et la Princesse reçoivent les principales personnalités européennes et autochtones de la région. Au cours de la réception, les danseurs du chef Kayura présentent des danses Batutsi dans les jardins de la Résidence. Ces danseurs sont un peu dans la situation des Gilles de La Louvière ou d'ailleurs qui ne sont qu'une copie des vrais Gilles de Binche. Ces danses Batutsi trouvent leur origine dans la troupe de Ntore que le Mwami ou souverain du Ruanda entretenait. Les Ntore, tous fils de chefs ou de notables importants, étaient des pages qui recevaient à la cour une éducation spéciale. On leur enseignait notamment l'art chorégraphique. Dans les années cinquante, des répliques de la troupe de danseurs du Mwami existaient notamment à Rugerero près de Kisenyi et à Nyakalenzo près de Shangugu. Les jeunes danseurs Batutsi portent une jupe rouge et blanche ainsi que des bretelles croisées en perles de couleur. Leur coiffure est composée d'une sorte de diadème en perles auquel sont attachés de longs poils de singe de couleur blanche. Leurs chevilles sont cerclées de grelots dont le tintement saccadé accompagne le rythme de la danse. Selon le type de danse, ils brandissent une lance ou un bâton auquel pend une longue chevelure faite de fibres de raphia. La danse peut être violemment saccadée, sur un thème de scène guerrière, ou toute de grâce et de légèreté lorsqu'elle évoque les parades de la grue couronnée. Un groupe de tambourinaires et de joueurs de trompe soutient les danseurs. Ces musiciens appartiennent à l'ethnie Batwa, des pygmoïdes c'est-à-dire des métis de pygmées et de bantous.

Au cours de l'après-midi, le Roi se rend au belvédère du Mont Goma pour admirer le panorama: les volcans et la plaine de lave, le lac et ses baies, la petite ville. Il termine sa promenade en parcourant la corniche et la plage de Kisenyi où il converse avec quelques résidents "C'est ici que j'ai planté ma tente il y a 25 ans" leur dit le Roi. En fin de journée, avec la Princesse il visite, dans la cité indigène, plusieurs types de maisons construites pour les congolais.

Au départ de Goma, l'itinéraire royal traverse la plaine de lave, une mer noire pétrifiée qui descend du Nyamulagira jusqu'au lac. Etonnante nature: sur la coulée relativement récente de 1948, la végétation pousse déjà. La route passe à côté du Lac Vert, formé par un cratère inondé, puis longe la baie de Sake. Les coulées de lave de 1912 et 1935 ont fermé cette baie, la coupant du lac. A Kirotshe, le couple royal s'embarque sur une des vedettes rapides qui assurent un service bi-hebdomadaire entre Goma et Bukavu. Le bateau est mis à la disposition du couple royal par l'OTRACO (Office des Transports Coloniaux). Le long de l'embarcadère, une double haie de spectateurs, blancs et noirs mêlés, acclament le Roi et la Princesse. Nous sommes sortis depuis peu de temps de la baie de Bobandana et déjà la vedette longe les îlots boisés de l'archipel situé au nord de la grande île Idjwi. Sur cette île, qui occupe le milieu du lac, s'exercent les activités de la société agricole Linéa, fondée par les Princes de Ligne. Un cabinier à moteur a quitté la rive et se dirige vers la vedette. A son bord, le Prince Antoine de Ligne. Il vient saluer le couple royal et propose au Roi et à la Princesse de les amener à sa villa qu'on aperçoit sur la rive. Faute de temps, ils ne peuvent accepter mais ils montent à bord du bateau du Prince et font en sa compagnie le tour de la baie située au nord de l'île.

En milieu d'après-midi, la vedette accoste à Katana où le couple royal visite l'hôpital et la maternité de la Fomulac (Fondation Médicale de l'Université de Louvain) ainsi que l'école d'infirmiers des Pères Blancs. De Katana, il gagnent Lwiro. Ils sont accueillis à l'IRSAC (Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique Centrale) par le directeur, le Professeur Van den Berghe. L'IRSAC s'est spécialisé dans les sciences de l'homme et de la nature. Les domaines explorés par ses chercheurs sont le milieu humain, le milieu physique et le milieu biologique. Dès le lendemain, le Roi visite les installations de l'Institut, la station zoologique, les logements du personnel congolais, le foyer social et l'école. L'après-midi, il observe les oiseaux à la jumelle dans les bois proches, en compagnie d'ornithologues: Monsieur et Madame Chapin et Monsieur Schaffer. Le soir, le Baron Michel de Mevius présente au Roi et à la Princesse un film qu'il a tourné sur les animaux et tout spécialement les oiseaux.

Alors qu'il n'est pas encore 7 heures du matin, la voiture du couple royal quitte Lwiro à destination du camp de la Fondation Internationale Scientifique installé en pleine forêt tropicale au sud de Walikale. La route traverse d'abord le massif forestier du Kahuzi, très remarquable pour sa flore. Contournant le sommet qui s'élève à 3.300 mètres, on atteint des altitudes de 2.200 à 2.500 mètres. Le Roi et la Princesse s'arrêtent à plusieurs reprises un long moment pour observer les oiseaux en compagnie des ornithologues déjà cités. La faune ailée du Congo est très intéressante et colorée, en particulier celle des régions d'altitude comme le Kivu. A cette époque, je commençais à me livrer à l'observation ornithologique en amateur. J'avais même commencé à filmer les oiseaux. Ayant appris que je comptais acquérir un téléobjectif plus puissant, le Roi tint à me l'offrir. Un geste que l'on n'oublie pas.

A Bunyakiri nous nous arrêtons chez Monsieur Leloup qui élève des serpents. L'élevage de reptiles venimeux ne sert pas seulement à l'approvisionnement des jardins zoologiques. Il est indispensable pour produire des vaccins en prélevant le venin que l'on fait cracher par ces dangereux pensionnaires. Reprenant la route, nous entrons dans la forêt primaire. La halte pique-nique a pour cadre la station de l'IRSAC à Irangi. Les chercheurs y étudient la biologie en forêt de basse altitude et spécialement les agents propagateurs de la malaria. Tout l'après-midi nous roulons sous une pluie violente. Les routes asphaltées sont très peu nombreuses au Congo. Celles que parcourt la voiture du couple royal sont en latérite, une terre rouge qui, par temps de pluie, devient glissante comme une planche enduite de savon. En outre, sauf exception, il n'y a pas cent mètres de ligne droite.

Le couple royal va passer quatre jours au camp de la forêt de la Fondation Internationale Scientifique (FIS). Cette Fondation a été créée en 1956 par le Roi, avec le concours du mécénat privé, en vue de favoriser l'étude des sciences naturelles et d'en propager la connaissance. A l'initiative du Roi Léopold, la FIS prépare la production du film 'Les seigneurs de la forêt'. La réalisation en a été confiée à une équipe de cinéastes, spécialistes du film scientifique, assistés d'experts en ethnologie et en sciences naturelles. Plus tard, en prologue à ce film, un message du Roi révèlera son intention aux spectateurs:
"En présence de l'évolution si rapide du monde actuel, il m'a paru désirable de fixer par l'image et par le son les survivances du Congo millénaire. La communion de l'homme de la forêt avec la nature qu'il respecte constitue pour nous une grande leçon et un héritage spirituel". Ce film, diffusé dans le monde en une vingtaine de langues, sera unanimement loué pour ses qualités artistiques et scientifiques.

Pendant leur séjour au camp, le Roi et la Princesse assistent à des prises de vues d'animaux. Des espèces rares sont filmées telles que l'oryctérope, le pangolin et l'okapi. Durant toute une journée, ils accompagnent Monsieur Cordier, un spécialiste de la capture des gorilles. Assisté par 150 indigènes, il parvient à entourer un gorille de filets. Bien qu'atteint plusieurs fois par une cartouche lacrymogène, l'imposant animal ne se laisse pas approcher. Il finit par enjamber le filet et prendre le large. Néanmoins le Roi et la Princesse ont pu l'apercevoir à courte distance. C'est une des rares journées où le Roi ne m'a pas emmené avec lui. Devinant la frustration que je pouvais en éprouver, il me dit: "Si je ne vous ai pas emmené avec nous hier, c'est pour que vous ne soyez pas rendu responsable s'il nous était arrivé quelque chose." Comment ne pas être sensible à une telle délicatesse.

Le Roi Léopold était passionné par la nature mais l'élément naturel qui le fascinait le plus, je crois, c'était la forêt. Il évoquait avec ferveur les forêts vierges qu'il avait explorées en Amérique latine et en Asie. Après chaque incursion qu'il faisait sous la sylve africaine, son visage reflétait une joie intense et ses paroles exprimaient son enthousiasme. Au camp de la FIS, le Roi est donc dans son domaine d'exploration favori. Précédé de deux guides indigènes, il s'en va photographier différents sites et notamment les gorges de la rivière Luka.

Une autre fois, ce sont des nids de gorille et un nid de calao qui seront les objectifs de ses marches en forêt. Le calao est ce grand oiseau coloré à l'énorme bec recourbé. Il creuse son nid dans la cavité d'un arbre. La femelle s'y enferme pendant la couvaison. Seule une fente dans le mur de boue séchée permet à l'oiseau de recevoir la nourriture apportée par le mâle. De retour à l'IRSAC, le Roi fait une promenade aux chutes de la rivière Lwiro et consacre deux journées à des entretiens avec les chercheurs. La Princesse de son côté visite le dispensaire de l'île Idjwi à l'invitation du Prince de Ligne. Elle se rend également à la mission des Soeurs Africaines de Katana qui forment des religieuses congolaises. Elle rencontre aussi Monsieur Biebuyck, un ethnologue, qui lui montre ses collections et lui fait entendre des enregistrements de musique indigène.

 

Le 21 mars, le voyage du Roi prend, pour quatre jours, un tour plus officiel comme ce fut le cas à Stanleyville. Rejoints par le Gouverneur Général, accompagné de son officier d'ordonnance, le Roi et la Princesse arrivent à Bukavu, le chef-lieu de la Province du Kivu. Ils sont accueillis par le Gouverneur et Madame Schmit à l'entrée de leur résidence. Un détachement militaire rend les honneurs. Les principales personnalités sont présentes ainsi qu'une foule d'où fusent des "Vive le Roi Léopold" et des "Vive la Princesse". Bukavu est construite sur cinq presqu'îles qui s'avancent dans la baie face aux montagnes du Ruanda. "Une main de verdure trempée dans le lac" selon la formule de Georges Sion. En 1957, c'est encore une cité de rêve aux belles avenues bordées de jardins où ruisselle la splendeur des bougainvillées. Dans les vallons flotte le parfum des eucalyptus. Un peu partout des promontoires offrent de superbes panoramas. Pilotés par le Gouverneur Schmit, le couple royal visite la ville, faisant arrêter la voiture à plusieurs reprises pour admirer le paysage ou pour remercier les enfants qui attendent la Princesse, un bouquet de fleurs à la main.

Si certains Belges du Congo nourrissaient quelques préventions à l'égard de la Princesse Lilian, elles m'ont semblé se dissiper comme par enchantement. Les plus réticents étaient séduits par son charme, sa gentillesse et sa simplicité. Une gentillesse et une simplicité qu'ils découvraient aussi chez le Roi dont le caractère réservé avait été décrit par certains comme une froideur hautaine. Il parvenait à mettre ses interlocuteurs tellement à l'aise que certains s'enfièvraient et trébuchaient dans l'expression de leur pensée. L'épouse d'un haut fonctionnaire évoquait la personnalité d'un vétérinaire qui avait soigné jadis un cheval du Roi. "Le Roi a été son premier client" dit-elle. Puis épouvantée à l'idée d'avoir commis un impair, elle s'empressa d'ajouter"... du moins au point de vue animal". Dans le même registre, un homme de science distingué voulait dire au Roi "ce que vous voyez ici n'est qu'un avant-goût de ce que vous verrez plus loin". Il s'exprima ainsi: "C'est vraiment pour le Roi comme la carotte au bout d'un bâton". Mais la plus grosse énormité fut réservée à la Princesse. Elle venait de boire une tasse de café préparée par un colon, planteur de cette fève. "Comment trouvez-vous mon café" lui demanda-t-il. "Il est excellent" répondit la Princesse. "Et bien ce sont mes déchets" ajouta l'homme avec un sourire triomphant.

Au cours de cette première matinée à Bukavu, Monsieur Dierckx, un des plus anciens résidants belges du Kivu, guide le couple royal dans sa propriété dont il a fait un arboretum et un jardin botanique. Puis le Roi et la Princesse visitent l'atelier du peintre Serneels où sont exposées ses dernières oeuvres ainsi que celles du sculpteur Minne. L'après-midi le Roi visite le musée du service géologique, le centre de recherches minières et le collège pour congolais que dirigent les Pères Barnabites. De son côté, la Princesse Lilian se rend à l'hôpital des congolais où elle parcourt toutes les salles, trouvant un mot aimable pour chacun. Ensuite, au camp militaire, elle visite le foyer social et se fait montrer quelques maisons de soldats et de gradés de la Force Publique. Vu la longueur de leur temps de service, les soldats sont logés avec leur femme et leurs enfants dans les camps militaires. Ces habitations sont simples mais construites en matériaux durs.

Le deuxième jour, le Roi et la Princesse se rendent au poste de Kabare ainsi que dans les cités de Bagira et de Katutu, bâties au flanc de la montagne entourant Bukavu. Ils s'y informent des réalisations de l'Office des cités africaines en matière de logement pour les congolais. Toute la matinée ils visitent des maisons, des écoles et des foyers sociaux. Le lendemain, le laboratoire de technologie forestière du Comité National du Kivu est le premier point au programme du Roi. Le couple royal se rend ensuite à Uvira par la nouvelle route asphaltée reliant Bukavu à Usumbura par le Ruanda. C'est la première route asphaltée dans la région. Les autres routes sont en terre recouverte de latérite comme presque partout au Congo. Le passage des véhicules y soulève des nuages de poussière rouge. Là où le trafic est important, se forme un relief en "tôle ondulée" particulièrement désagréable pour les conducteurs et leurs passagers.

C'était le cas de l'ancienne route d'Uvira dans la plaine de la Ruzizi. Pour descendre dans cette plaine l'ancien itinéraire devait emprunter l'escarpement de Kamaniola. La route, taillée dans le roc, surplombe à flanc de montagne les gorges de la Ruzizi. Elle est si étroite qu'on a établi des tronçons à sens unique fermés par des barrières. Les gardiens qui manoeuvrent ces barrières communiquent entre eux en frappant un fût métallique vide. Au début de cette étape, le Roi et la Princesse inaugurent le pont construit sur la Ruzizi pour faire passer la nouvelle route. Dans la plaine de la Ruzizi, le Roi s'intéresse aux travaux de la Mission Anti-Erosive de Luberizi. Ce service de la Colonie aide les autochtones à mettre en oeuvre des cultures mécanisées, de coton notamment. Il cherche à introduire la culture du riz en rizières inondées et étudie les moyens d'améliorer les sols. A Uvira, au bord du lac Tanganyka, le Roi visite la Station de l'IRSAC et s'entretient tout l'après-midi avec les chercheurs. Pendant ce temps, la Princesse fait une excursion à Usumbura dans l'Urundi.

Le dernier jour, le Roi emprunte la route de montagne qui relie Bukavu à Astrida au Ruanda. Cette route franchit la crête séparant les bassins des fleuves Congo et Nil, à une altitude de près de 2.500 mètres. Sur cette crête est située la réserve forestière du Lugege. Ce magnifique specimen de forêt d'altitude ne pouvait qu'attirer le Roi Léopold. Au retour de cette excursion, il s'accorde une détente et fait une partie de golf sur les greens de Bukavu.

En quittant la ville pour l'aéroport de Kamembe, le couple royal s'arrête à l'Athénée et au Collège où il est acclamé par les enfants et le corps professoral. Quelques jours plus tôt la Princesse avait fait une visite au Pensionnat Albert 1er dirigé par les religieuses de la Sainte Famille. Le Héron décolle, vire au-dessus du lac et survole les chutes de la Ruzizi. Il tourne plusieurs fois au-dessus de Bukavu et de ses presqu'îles pour prendre de l'altitude et franchir les montagnes. Moins d'une heure plus tard nous approchons du petit aérodrome de Shabunda au milieu de la forêt au relief tourmenté. Je retiens mon souffle. La piste est courte. Un atterrissage antérieur avec un bimoteur Dove nous avait démontré que sa longueur était au plus juste. Mais le Commandant Hirsch a du métier: les pneus de l'avion touchent le sol dans les premiers mètres de la piste. C'était indispensable pour réussir à arrêter l'appareil sur une aussi courte distance.

Le couple royal visite le sanatorium du Cemubac (Centre Médical de l'Université de Bruxelles au Congo) et l'école de la Mission des Soeurs Ursulines. L'étape se poursuit en voiture à travers la forêt du Maniema. La région est habitée par la peuplade des Warega. Le Roi s'arrête dans plusieurs villages et y prend de nombreuses photos. Au passage, visite du foyer social d'un camp minier. La nuit est déjà tombée lorsque nous arrivons au centre minier de la Symetain à Kalima.

Le jour suivant le Roi visite un chantier mécanisé de la Symetain où il a l'occasion de voir les différentes phases de l'extraction de la cassitérite. Pendant ce temps la Princesse se rend au foyer social et à la maternité de la Fondation Symétain. Les visiteurs royaux se rejoignent à l'école professionnelle des Frères Maristes où des élèves congolais apprennent le travail du bois et des métaux. L'après-midi, ils reprennent la route, franchissent en bac la rivière Elila et traversent une réserve de forêt primaire assez remarquable avant d'arriver au bord du Luababa ou Congo supérieur. Kindu, chef-lieu du district du Maniéma, est sur la rive opposée. Nouvelle traversée en bac. Au débarcadère de très nombreux congolais et européens acclament le couple royal. L'étape se termine par un tour de la localité qui passe par la cité indigène, le quartier industriel, et les bords du fleuve.

 

Kindu se trouve, comme Stanleyville, à un point de 'rupture de charge'. En effet le fleuve n'étant pas navigable sur toute sa longueur, des liaisons ferroviaires assurent la continuité du transport. Partant d'Albertville, sur le lac Tanganyka, une ligne de chemin de fer aboutit à Kindu où les marchandises sont transbordées sur les bateaux qui les transportent jusqu'à Ponthierville à 308 kilomètres. Nouvelle rupture de charge: une autre ligne de chemin de fer, longue de 125 km, les amène à Stanleyville où elles peuvent à nouveau emprunter le fleuve sur 1734 km jusqu'à Léopoldville. De là nouveau trajet ferroviaire de 366 km jusqu'au port de Matadi sur le bief maritime du Congo.

Le 27 mars, au début de la matinée, le Roi visite les installations ferroviaires et portuaires de Kindu. A quai, un vapeur à roue à aubes, décoré de son grand pavois, attend. La Compagnie des Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs Africains (C.F.L.) le met à la disposition des visiteurs royaux pour la descente du fleuve jusqu'à Ponthierville. A 9 heures, le Roi et la Princesse montent à bord accompagnés de leur suite. Les amarres sont larguées et, après un coup de sirène, le 'Baron Delbeke' s'écarte lentement du quai. Le battement des roues à aubes s'accélère et sous les acclamations de la foule le bateau s'éloigne. Pendant deux jours, les passagers vont apprécier le charme de cette navigation que les anciens coloniaux ont connu pendant des décennies. C'était la voie normale pour gagner son poste dans l'Est de la Colonie ou en revenir. Mais en 1957 la plupart des coloniaux effectuaient leurs déplacements en avion pour les longues distances.

Ce vénérable vapeur possédait une salle à manger à l'avant et une dizaine de cabines s'ouvrant sur l'extérieur. Le poste de pilotage était équipé d'un écho sondeur pour éviter de s'échouer sur les bancs de sable ou de roche. La partie la plus spectaculaire de ce bateau était située à l'arrière. De gros pistons actionnaient les énormes bielles qui faisaient tourner les roues à aubes. Toute cette mécanique exhalait des jets de vapeur accompagnés de chuintements et de sifflement puissants. Une fois passée la découverte de cette vaillante antiquité, l'intérêt se porte sur le spectacle du fleuve et de ses rives. En suivant le chenal navigable, le bateau longe souvent la rive d'assez près tantôt à babord, tantôt à tribord. La forêt défile, interrompue de temps en temps par la trouée d'un village et ses cases. Les habitants courent parfois le long des rives en criant pour saluer le couple royal. Un batteur de tam­tam annonce la nouvelle au village suivant. Des jeunes gens sautent dans leurs pirogues et à force pagaie tentent de suivre le vapeur un moment. Le Lualaba s' élargit, offrant un horizon immense où les nuages et leur reflet dans l'eau occupent presque tout le paysage.

Au début de l'après-midi, de grandes pirogues viennent à la rencontre du bateau puis l'accompagnent. Elles sont manoeuvrées par quatorze pagayeurs. Dans chaque embarcation un tam-tam et un tambour rythment la cadence. Debout sur la proue, un danseur peinturluré de blanc s'agite, une sorte de balai à la main pour stimuler l'équipage. Cette escorte est constituée par des travailleurs du poste à bois d' Ombela où le bateau accoste un court moment. Devant les stères de bois destinées à l'approvisionnement des vapeurs en combustible, la population du poste s'est massée et ovationne frénétiquement le Roi et la Princesse. Les femmes agitent des foulards en poussant des cris aigus. Quand le bateau repart, les pirogues l'accompagnent un moment. Pour prouver leur force, les pagayeurs dépassent le 'Baron Delbeke' et coupent sa route en faisant demi-tour.

En fin de journée, le Commandant a la bonne idée d'immobiliser son bateau dans le courant pour permettre au Roi et à la Princesse d'admirer le coucher du soleil qui a des teintes superbes. Après une courte navigation dans l'obscurité, l'ancre est jetée pour la nuit à l'embouchure de la rivière Ulindi. Peu après son départ le lendemain, le bateau longe le grand village de Kowe, le dernier poste de la province du Kivu. A Lowa des Soeurs et des petites filles de l'école de la mission stationnent sur la rive pour acclamer le Roi et la Princesse. Nous passons devant le poste à bois d'Iko où une européenne bat la mesure pour faire scander des "Vive le Roi Léopold" par le personnel.

Nous croisons un remorqueur tirant un train de barges à marchandises puis un bateau courrier remorquant une barge à passagers indigènes. Une route suit la rive droite à partir de Kirundu et c'est alors une suite continue de villages jusqu' à Ponthierville. A l'approche de cette localité, un notable vient en pirogue saluer le Roi et escorter le bateau jusqu'au quai. Le Roi et la Princesse, accueillis par les autorités locales, font le tour du poste. Dans son enthousiasme exhubérant, la population indigène envahit le jardin de l'administrateur territorial.

Le Roi Léopold avait exprimé le souhait de descendre en pirogue la rivière Ruiki. Cet affluent du Lualaba traverse une région peu habitée de la forêt équatoriale. Tout a été préparé pour cette petite expédition. Deux grandes pirogues attendent le Roi et sa suite à Biondo. Une de ces pirogues esr conservée au Musée de l'Afrique centrale de Tervueren. Pour permettre d'accélérer la descente et respecter l'horaire, les embarcations ont été équipées d'un moteur hors-bord. Mais on s'en servira peu. La force motrice est fournie par seize pagayeurs musclés. A l'avant, debout sur la proue étroite, un danseur donne la cadence. Derrière lui deux barreurs dirigent la course de la pirogue à l'aide de leur pagaies. Devant les pagayeurs ont pris place deux batteurs de tam-tam. La Princesse monte dans la première embarcation. Derrière elle prennent place le Gouverneur Général Pétillon, son officier d'ordonnance le Commandant Loos et le Vicomte du Parc. Afin de pouvoir s'attarder, le Roi s'embarque dans la seconde pirogue avec son officier d'ordonnance et l'administrateur territorial de Ponthierville Georges Dereine.

Dès le départ on est séduit par la splendeur de la végétation. C'est ici qu'ont été tournées en avril 1951 certaines scènes du film 'African Queen' mis en scène par John Huston et joué par Katharine Hepburn et Humphrey Bogart. Le Roi est assis dans un fauteuil installé derrière les barreurs. Il n'y reste pas longtemps. Pour mieux cadrer ses photos, il va s'asseoir tout à l'avant sur le rebord de la pirogue et invite le danseur à prendre place derrière lui. De temps à autre il se lève et fait un signe pour que la pirogue s'arrête et prend une photo. A plusieurs reprises il se retourne et m'adresse un sourire qui en dit long sur son bonheur. A un moment donné, à sa demande, nous quittons la rivière pour faire un détour dans une portion de forêt inondée. La pirogue s'infiltre sous une voûte de feuillage qui frôle nos têtes.

Au village de Bamini, nous accostons pour partager le pique-nique, préparé sous un auvent rustique. Les femmes du village viennent danser et quelques hommes se livrent à des mimes guerriers. Nous reprenons la descente de la rivière et nous arrivons à la tombée du jour au village de Babinja où des tentes ont été dressées. Au cours de la soirée, le Roi et la Princesse assistent à un feu de camp animé par des scouts congolais.

Le jour suivant les visiteurs royaux remontent dans les pirogues au milieu de bruyantes acclamations. Vers la fin de l'étape, nos pagayeurs donnent du muscle pour rattraper la pirogue de la Princesse. Au moment où nous arrivons à sa hauteur l'astucieux Commandant Loos fait mettre en marche le moteur de l'embarcation princière. Mais le mécanicien de la pirogue royale met à son tour le moteur en marche et ne tarde pas à reprendre la tête. Tout est rentré dans l'ordre. Nous arrivons bientôt au confluent de la Ruiki et du Lualaba. Peu après nous accostons au quai de Ponthierville.

Le Roi et la Princesse prennent place dans le train spécial à destination de Stanleyville. Sifflement et halètement de la locomotive à vapeur. Le vénérable wagon-­salon en bois, placé en queue de convoi, possède une plate-forme ouverte à l'arrière. Le Roi s'y tient fréquemment pour regarder le paysage. La Princesse le rejoint lors des haltes dans les petites gares lorsque la population locale vient manifester sa sympathie au père du Roi Baudouin. Tout le long du rail, les villageois saluent par des ovations le passage du train royal. La voie traverse la forêt tropicale coupée de plantations de caféiers et d'hévéas.

Après une nuit passée à Stanleyville, le couple royal se rend en voiture à Yangambi. Au passage, il visite le Centre expérimental de lutte contre la poliomyélite dirigé par le docteur Courtois. Situé au bord du fleuve, en aval de Stanleyville, le poste de Yangambi est le siège du centre de recherches de l'INEAC (Institut National pour l'Etude Agronomique au Congo Belge). Le Roi et la Princesse vont y passer trois jours. Ils y sont accueillis par Monsieur Jurion, Président du Comité de Direction de l'Institut et par Messieurs Lecomte, Directeur Général en Afrique, et Henry, directeur du Centre de Recherches. Le Roi avait visité le centre en 1933 alors qu'il était géré par la Régie des Plantations. C'est à son initiative que l'INEAC se substitua à la Régie en décembre de la même année.

En 1957, l'ampleur des travaux de recherche du centre de Yangambi est reflétée par le nombre de ses divisions organiques. Divisions de climatologie, de botanique, de génétique, division forestière, divisions agronomiques, de chimie agricole, de physiologie végétale. Tous ces secteurs suscitent l'intérêt du Roi qui se fait présenter les études en cours, visite les laboratoires, les plantations expérimentales, la réserve floristique intégrale, le jardin botanique. Ce dernier avait été aménagé dans la nature selon des principes énoncés par le Roi lui-même lors de la Fondation de l'Institut. La Princesse de son côté consacre une partie de son séjour à Yangambi aux réalisations sociales: le centre médical et social qui comporte des installations hospitalières, la maternité, l'école pour filles congolaises. Elle s'est particulièrement intéressée aux problèmes d'hygiène tropicale.

 

L'étape suivante conduit les visiteurs royaux à Buta, chef-lieu du district du Bas-Uélé. Ils s'y rendent en avion au départ de Stanleyville. Comme à Shabunda, l'atterrissage demande au pilote une concentration et une adresse sans faille car là aussi la piste est très courte. Il ne serait d'ailleurs pas question pour le Héron d'en décoller en charge. Accueillis par les autorités locales, le Roi et la Princesse sont salués par les acclamations chaleureuses de la population européenne et congolaise. La fanfare de la mission précède, pendant quelques centaines de mètres, les voitures du Roi et de sa suite. Des anciens combattants congolais se sont placés de dix en dix mètres sur une partie du parcours pour saluer le Roi.

Traversant les paysannats Babua et de coquets hameaux indigènes, l'itinéraire royal passe par Dingila. Le Roi y visite l'usine d'égrenage de la Cotonco et l'hôpital, puis gagne la station de l'INEAC à Bambesa. Les activités de cette station, spécialisée dans l'amélioration du cotonnier, ont permis la création d'une nouvelle variété combinant les avantages en matière de productivité, de résistance aux maladies et de qualité de la fibre. En cours de route, nous faisons halte pour voir des paysannats et des viviers. Pendant ce temps, la Princesse visite le foyer social de la Cotonco et assiste à une opération chirurgicale à l' hôpital de la société.

Ensuite le couple royal se rend au complexe piscicole de la Malengoya et au centre social installé au village du chef Kuleponge. Après avoir reçu l'hommage des chefs coutumiers de la région, il assiste à des danses Babua. Les danseurs portent pour seul vêtement un pagne d'écorce battue passée entre les jambes et débordant d'une ceinture. Ils sont coiffés d'un bonnet en vannerie orné de plumes brunes. Au cours de leur danse, qui n'a rien d'exceptionnel, apparaissent trois personnages au visage fardé de blanc, revêtus d'un manteau de feuilles et brandissant un couteau recourbé. Sans doute évoquent-ils une séance d'initiation où interviennent des sorciers. Au moment du départ, le chef Kuleponge tient à présenter sa petite famille composée de ses 25 femmes et d'un nombre incalculable d'enfants.

A Ganga, le Roi et la Princesse visitent encore un hôpital construit par le Fonds du Bien-Etre Indigène et géré par les Mères Ursulines. Poursuivant leur voyage vers Paulis, ils font halte à la station d'élevage de la Colonie, établie à Dili, et à Mbola pour voir le cheptel de la société d'élevage Selco. A plusieurs endroits du parcours, ils ont des contacts avec les chefs indigènes locaux. Au village de Kembisa, la rencontre avec le chef Batanado, de l'ethnie Zande, est particulièrement haute en couleurs. Des chasseurs tirent des salves en l'air. Des danses sont exécutées sur la route devant la voiture royale et des virtuoses du xylophone indigène donnent la mesure de leur talent. La Princesse reçoit un chapeau de vannerie orné de boules de coton qu'elle porte aussitôt avec grâce.

A Paulis, le Roi et la Princesse visitent le poste, le foyer social, l'hôpital pour congolais et l'atelier d'art indigène de Matari dirigé par Mademoiselle Praet. L'après-midi, ils assistent, au stade de la localité, à un festival de danses Mayogo et Mangbetu, exécutées par plus de 500 membres de ces ethnies devant une foule très nombreuse d'européens et de congolais. Les Mangbetu sont très reconnaissables à leur crâne allongé. Ce trait physique était obtenu artificiellement en serrant le crâne des jeunes enfants, avec des liens végétaux pendant 8 ou 9 mois. Certaines danses Mangbetu sont très spéciales. La danse des tabourets, par exemple, au cours de laquelle des femmes déplacent en cadence les tabourets sur lesquels elles sont assises. Ces tabourets sculptés sont de magnifiques objets d'artisanat et les coiffures des femmes sont tout à fait remarquables. Les cheveux forment une sorte de corbeille largement évasée vers l'arrière.

Une danse guerrière comporte un simulacre de tir avec arcs et flèches. Des sonneurs de trompes accompagnent l'assaut. Leur instrument est fait d'une grande défense d'éléphant.

Les danses Mayogo sont spectaculaires. Les exécutants sont coiffés d'un chapeau de vannerie orné d'une touffe de plumes rouges. Ils lèvent en cadence d'énormes boucliers. Les pagnes d'écorce battue et teintée se trémoussent vigoureusement.Puis défilent les musiciens aux gongs métalliques, aux tambours de peau, aux gongs et aux trompes taillées dans le bois. Mais la vision la plus pittoresque est celle de ces bouquets de plumes rouges s'agitant sur les coiffures des danseurs. On en apprécie le prix lorsqu'on sait qu'ils proviennent de queues de perroquets gris et qu'il faut plumer des dizaines d'oiseaux pour garnir un seul chapeau. La dernière danse d'ensemble des Mayogo est animée par un virtuose du tam-tam dont les prestations, à l'aide de deux instruments, s'apparentent aux soli de batterie des orchestres de jazz.

Le lendemain est un dimanche. Le Roi Léopold et la Princesse assistent à une messe en plein air, célébrée devant une assistance de lépreux, à Pawa. Ils parcourent ensuite les salles de la léproserie de la Croix Rouge du Congo qui héberge 1600 lépreux. Ils visitent également l'internat où sont isolés les enfants des mères contaminées. L'après-midi les hôtes royaux sont reçus à Gombe en territoire de Wamba. Ils assistent à des danses Mabudu présentées en leur honneur par le chef Baonoku et ses danseurs, en présence de nombreux congolais de la région. Le chef porte une magnifique coiffure faite de centaines de dents de fauve et de plumes rouges de perroquet. Sa main droite brandit trois lances et sa main gauche un bouclier orné de touffes de plumes rouges. Il exécute en soliste une remarquable danse guerrière, soutenue par les chants et les instruments de musique de sa troupe. Détail amusant: pendant sa prestation, des serviteurs ramassent les pierres qui pourraient blesser les pieds du chef.

La danse des jeunes filles vient ensuite au programme. On pourrait l'appeler la danse du coton car les danseuses portent à l'arrière de leur jupe noire une demi-jupe faite de boules de coton enfilées sur des tiges de feuilles de palmier. En défilant derrière l'orchestre, elles agitent ces parures de coton par des mouvements de l'arrière-train. Le numéro suivant est la danse du mariage. Elle représente la future épouse et sa mère transportées en tipoye (1) et escortées par les parents et amis qui forment un cortège dansant et tonitruant. Ce qui est le plus typique dans cette danse, ce sont les contorsions du buste de la mère et de la fille qui extériorisent ainsi leur allégresse.


(1) Tipoye : chaise à porteur indigène portée sur les épaules. Retour texte

 

Six semaines se sont écoulées depuis le début de ce voyage et je me suis souvent étonné de la résistance physique du couple royal. Le programme, souvent chargé, commence fréquemment de grand matin et les moments de détente sont rares. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles la Princesse n'accompagne pas le Roi pour la visite du futur parc de la Salonga dans la province de l'Equateur. Elle va quitter Paulis en avion pour séjourner quatre jours à Goma. Le Gouverneur Général et son officier d'ordonnance ainsi que le Vicomte du Parc l'accompagnent. A 7 heures, le Héron décolle de Paulis avec à son bord le Roi, le Gouverneur Schöller et moi. Vol sans visibilité dans les nuages. Nous faisons escale à Stanleyville. Monsieur Schöller, qui a piloté le Roi ces derniers jours, descend de l'appareil tandis que Monsieur Donis, Conservateur des Parcs Nationaux y prend place. Pendant près de deux heures, nous survolons la forêt de la cuvette centrale, une mer végétale s'étendant à perte de vue. A partir d'Ikela, nous suivons le cours de la Tshuapa jusqu'à Boende où nous atterrissons.

Après un rafraichissement offert par le commissaire de district, Monsieur Triest, nous redécollons pour un vol de reconnaissance au-dessus de la zone du futur parc, un vaste territoire de forêt inondée et inhabitée. Le Héron suit à très basse altitude les méandres de la Salonga puis ceux des rivières Yenge et Loile. Les virages de l'avion sont tellement serrés que j'ai l'estomac au bord des lèvres. Nous survolons le camp de toile installé dans une clairière pour accueillir le Roi et sa suite. Un peu plus loin deux buffles rouges s' enfuient au bruit de l'avion.

A Boende, dans l'après-midi, le Roi photographie au bord de la rivière des indigènes Bakutu. Leur peau, ornée de tatouages remarquables, est enduite de Ngula, une poudre rouge. Les femmes portent des jambières massives en cuivre dont le poids est d'environ six kilos pièce.

Le jour suivant le Roi gagne en voiture Watsi-Kengo où nous nous embarquons dans deux vedettes rapides du Service des Voies Navigables. Nous remontons le cours de la Salonga. Nous naviguons à la vitesse maximale pendant quatre heures dont deux heures sous une forte pluie. De méandre en méandre la rivière n'en finit pas de dérouler ses eaux sombres tandis que défile, variant sans cesse, le décor de la forêt. Aucun village. Seul être vivant apercu : un cormoran posé sur une branche morte.

En milieu de journée, nous arrivons à un endroit dégagé surnommé 'Botoka Njoku' (bain des éléphants). Quelques tentes ont été dressées par un détachement de la compagnie de la Force Publique stationnée à Boende. Le Roi ne tarde pas à explorer la clairière marécageuse entourant le camp. Les éléphants ont tellement fréquenté ce lieu qu'ils ont détruit toute la basse végétation, causant indirectement la mort de grands arbres dont le tronc n'a pas supporté l'insolation directe. Il ne reste à cet endroit que des troncs brisés ou mourants, émergeant d'un enchevêtrement de racines aériennes. Nous prenons les repas à bord de 'l'Urban', un petit vapeur à roues à aubes mis à la disposition du Roi par la S.A.B. (Société Agricole de la Busira et du Haut-Congo). Une cabine était offerte au Roi, mais il préféra dormir sous la tente comme les personnes qui l'accompagnaient.

Le lendemain, après de nouvelles explorations dans les environs du camp, le Roi redescend la Salonga à bord d'une vedette jusqu'au confluent avec la Yenge. A cet endroit, il monte dans une baleinière propulsée par un moteur hors-bord. Ce changement d'embarcation est indispensable car la Yenge est moins profonde et ses eaux cachent de nombreux troncs d'arbres immergés, piège mortel pour les hélices fixes. En compagnie de Monsieur Donis, le Roi remonte la rivière un certain temps et se livre à quelques explorations à terre. En fin d'après-midi il est de retour au confluent. Nous commençions à nous inquiéter, l'administrateur territorial et moi-même, car la baleinière était partie depuis près de cinq heures. Cette attente dans l'inaction, à bord de la deuxième vedette, m'avait paru une éternité. D'autant plus qu'il n'était pas question de se dérouiller les jambes à terre. Après une brève tentative dans ce sens, je suis revenu me réfugier à bord. J'étais dévoré par des puces (1) qui étaient sorties Dieu sait d'où.

Au retour du Roi, il est 17 heures. Il ne reste donc plus qu'une heure de clarté. C'est dire que cette navigation va se prolonger de nuit. Il y a un beau clair de lune mais la rivière n'en finit pas de serpenter entre les murs noirs de la forêt. Pour tuer le temps, je prends la barre de la vedette. Il est 7 heures du soir lorsque nous accostons à Watsi-Kengo et nous avons à faire encore deux heures quinze de route avant de rejoindre Boende. C'est fort tard que le dîner est servi ce soir là. Retardé par les événements qui ont suivi l'indépendance du Congo Belge, le processus de création du Parc National de la Salonga ne connut son aboutissement qu'en 1970. C'était le couronnement de l'initiative de l'Institut des Parcs Nationaux soutenue par le Roi Léopold.

 

(1) En fait, il s'agit de phlébotomes. Retour texte

 

Selon le programme, le vol de retour vers Stanleyville doit suivre le cours du fleuve Congo que nous devons rejoindre à Lisala. Le mauvais temps empêche le pilote de garder le cap prévu. Il contourne les grains et parvient à retrouver le fleuve à Bumba. A basse altitude, l'avion suit alors la grande voie d'eau et survole au passage Basoko, Isangi et Yangambi ainsi que bien des îles. Le Roi consacre son après midi à une partie de golf. Le jour suivant, il se rend à l'aérodrome pour accueillir la Princesse Lilian qui revient de Goma. Il passe le reste de la matinée à photographier des indigènes des tribus Lokele et Wagenia.

Le samedi 13 avril 1957, en début de matinée, le couple royal traverse le fleuve en vedette pour se rendre au camp militaire de la rive gauche. Le 5ème Bataillon de la Force Publique en tenue de campagne, avec tout son matériel, est présenté au Roi, tandis que la Princesse visite le foyer social. Au mess du camp, le lieutenant-colonel Fernand Janne présente les officiers, les sous-officiers et leurs épouses ainsi que des gradés congolais. Le colonel Robert Janne, Commandant du 3ème Groupement, remet au Roi l'écusson portant son monogramme et qui fut l'emblème de l'Etat-Major de la 3ème Brigade pendant la campagne 1940-1945.

De retour sur la rive droite, la Princesse, qui s'intéresse particulièrement à l'éducation des femmes congolaises, tient à visiter encore l'école de monitrices et l'école ménagère dirigées par les Soeurs Franciscaines. Le Roi, de son côté, visite la Brasserie de Stanleyville et prend encore de nombreuses photos au marché indigène, au zoo et sur les rives de la Tshopo.

En fin d'après-midi, en compagnie de la Princesse, il quitte la Résidence du Gouverneur de Province et gagne l'aérodrome. Comme à son arrivée, il passe le détachement de troupes en revue et serre la main des personnalités de Stanleyville venues le saluer. Au pied de la passerelle, le couple royal se fait présenter l'équipage du DC6 de la Sabena et prend congé du Gouverneur Général Pétillon, du Gouverneur Schöller et des officiers d'ordonnance. Acclamés par le public, le Roi et la Princesse gravissent les marches de la passerelle et se retournent pour adresser un geste d'adieu à la foule.

Je ne peux m'empêcher d'imaginer que dans l'avion du retour, le Roi évoque avec la Princesse la chaleur de l'accueil reçu, la qualité du travail scientifique accompli dans les institutions visitées, le dévouement de tant de Belges dans les hôpitaux, les écoles et les services sociaux, les valeurs culturelles des ethnies congolaises et enfin la beauté dont la nature a paré ce pays. Sans doute le Roi allait-il parcourir encore d'autres régions du monde. Mais il garderait une prédilection pour le Congo. N'avait-il pas dit à des habitants de Kisenyi : "Je reviendrai d'ici peu" ? Il devait tenir parole et revenir au Congo en 1959.