Les primates modernes originaires d’Asie ou d’Amérique du Nord ?

Une mâchoire de Teilhardina brandti. (photo: Paul Morse, Florida Museum)
14/02/2019
Les primates modernes originaires d’Asie ou d’Amérique du Nord ?
post by
Reinout Verbeke

Teilhardina est le primate le plus ancien que nous connaissons. Des paléontologues en ont exhumés des restes fossiles en Belgique, en Chine et en Amérique du Nord. Mais alors, où se trouve le berceau des primates, et donc le nôtre ? D’après une étude récente, ce n’est peut-être pas en Asie comme on le pensait jusqu’ici…

Il y a environ 56 millions d’années, à l’aube de l’Éocène, s’est développé un groupe de mammifères avec les yeux orientés vers l’avant – et donc une vision stéréoscopique (voir en relief) –, des pouces et gros orteils opposables qui leur permettent d’agripper branches, fruits…, et des ongles à la place de griffes. Ce sont les primates. Les spécimens du genre Teilhardina sont les primates les plus anciens que nous connaissons à ce jour. Leurs proches parents ont mené aux tarsiers, aux singes, aux grands singes (ou hominoïdes) et aux humains.

Une trouvaille belge

Les premiers restes de Teilhardina ont été mis au jour dans les années 1920 à Dormaal dans le Brabant Flamand. Le paléontologue et jésuite français Pierre Teilhard de Chardin a décrit ce primate en 1927 sur la base de quelques mâchoires et dents isolées. Il l’a appelé Omomys belgicus, plus tard rebaptisé Teilhardina belgica. Au total, quelque 300 fossiles du primate ont été découverts, dont des parties de membres, qui nous donnent une meilleure idée de l’apparence de Teilhardina belgica : un petit quadrupède sauteur avec des coudes flexibles et de très longs doigts, parfaits pour grimper dans les arbres. Il devait ressembler aux actuels microcèbes.

Le berceau des primates

Des fossiles du genre Teilhardina ont également été retrouvés en Asie et en Amérique du Nord. Jusqu’à présent, on pensait que le primate était originaire d’Orient – parce que certains fossiles asiatiques semblaient plus primitifs – et qu’il avait migré en Europe via des forêts subtropicales denses. Plus tard, il aurait rejoint l’Amérique du Nord via le Groenland, qui formait à l’époque un pont boisé entre les deux continents septentrionaux. Décrite dans le Journal of Human Evolution, une nouvelle découverte dans le Bighorn Basin, au Wyoming, remet cette hypothèse en question.

Le paléontologue Paul Morse (Florida Museum of Natural History et Duke University) et son équipe ont étudié 163 dents et mâchoires de Teilhardina brandti. Ils en ont conclu qu’il présentait un large éventail de caractéristiques dont certaines – le système dentaire notamment – étaient plus primitives que chez Teilhardina asiatica, l’espèce-sœur orientale.

Thierry Smith, paléontologue à l’IRSNB, explique : « Teilhardina brandti comme Teilhardina belgica présentaient une importante variabilité au niveau des premières prémolaires. En effet, sur base des mâchoires, nous voyons que certains individus avaient conservé toutes les prémolaires, alors que d’autres avaient la première prémolaire réduite et déplacée latéralement. Enfin, certains avaient même déjà tout à fait perdu la première prémolaire. Cette étude démontre donc clairement que l’évolution, qui voit la face et la dentition des primates se réduire progressivement jusqu’à aujourd’hui, avait déjà débuté il y a 56 millions d’années. »

« La découverte d’une dentition très primitive chez Teilhardina brandti pourrait indiquer que l’origine des primates est en Amérique du Nord et non en Asie. Toutefois, Teilhardina brandti ne semble pas être l’espèce de Teilhardina la plus ancienne. Une datation plus précise des sites permettrait de dire quelle espèce est la plus ancienne et donc peut-être où est l’origine géographique des primates. »

Perturbation climatique

Teilhardina est apparu lors du Maximum thermique du Paléocène-Éocène (Paleocene-Eocene Thermal Maximum, ou PETM). Lors de cette période de réchauffement brutal, les taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ont explosé. Et les températures mondiales – terrestres et océaniques – ont augmenté d’au moins 5°C en moyenne.

À mesure que la Terre se réchauffait, certaines plantes et animaux élargissaient leur territoire (alors que d’autres disparaissaient) et des ponts boisés se développaient entre l'Amérique du Nord, le Groenland et l'Eurasie. Teilhardina s'est alors répandu dans tout l’hémisphère Nord… avant de disparaître, toujours au cours du PETM, et d’être remplacé par d’autres primates. Cela nous rappelle que des espèces – y compris la nôtre – peuvent disparaître au cours de périodes de changements climatiques brutaux.

 

S'abonner à Royal belgian Institute for natural Sciences News
Go to top