Avons-nous réintroduit la mauvaise espèce d’esturgeon ?

Un esturgeon qui appartient à l’espèce Acipenser oxyrinchus (Photo: Cephas, Wikimedia Commons)
16/09/2016
Avons-nous réintroduit la mauvaise espèce d’esturgeon ?
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Reinout Verbeke

Grâce à des restes osseux provenant de fouilles archéologiques, des chercheurs de notre Institut ont documenté la présence de l’esturgeon en mer du Nord durant ces 7000 dernières années. Il en ressort que ce n’est pas l’espèce attendue qui était la plus fréquente dans nos eaux. Pour sauver l’esturgeon de l’extinction, ne serait-il donc pas plus approprié de réintroduire l’espèce qui était dominante dans le passé?

Nous connaissons surtout les esturgeons pour leurs œufs : le caviar, surnommé « l’or noir ». Mais les poissons eux-mêmes ne manquent pas d’intérêt. Il en existe 20 espèces, dont certaines peuvent faire 6 mètres de long et 400 kg. Ces poissons vivent vieux, 50 ans en moyenne mais les centenaires ne sont pas rares. Sans écailles, le dos sombre et le ventre clair, ils se nourrissent notamment de petits poissons et de crevettes. La plupart des espèces vivent des années en mer avant d’atteindre la maturité sexuelle et de rejoindre leur lieu de reproduction en amont des rivières. Sur Terre depuis près de 200 millions, ils sont parfois qualifiés de « fossiles vivants ».

Une autre espèce dominante

Jusqu’à présent, les scientifiques pensaient que l’espèce dominante en mer du Nord et en mer Baltique était l’esturgeon d’Europe Acipenser sturio, autrefois commune dans les rivières et mers européennes mais aujourd’hui limitée aux bassins de la Gironde, de la Garonne et de la Dordogne en France. Des restes archéologiques d’esturgeons découverts aux Pays-Bas, en Belgique, en Grande-Bretagne ou en France ont ainsi été attribués « les yeux fermés » à l’esturgeon d’Europe. Jusqu’à ce Els Thieren (IRSNB) étudie des milliers de restes vieux de plusieurs millénaires.

Elle a ainsi établi la présence dans nos eaux, il y a environ 6500 ans, d’Acipenser sturio mais aussi d’A. oxyrinchus, l’esturgeon noir d’Amérique, qui, d’après cette nouvelle étude, paraît y avoir été l’espèce dominante alors que  les biologistes pensaient que sa distribution était limitée à la côte atlantique de l’Amérique du Nord.

Quelle espèce réintroduire ?

Aujourd’hui, la plupart des espèces d’esturgeons sont à la limite de l’extinction à cause de la pêche intensive, pour le caviar, et de la disparition de leurs habitats. Le matériel archéologique témoigne également de ce déclin : depuis le Moyen Âge, il y a de moins en moins de restes d’esturgeons. Depuis les années 1980, décideurs et associations de protection de la nature tentent de réintroduire l’esturgeon : A. oxyrinchus dans les rivières qui se déversent en mer Baltique et A. sturio dans celles qui se jettent en mer du Nord. Des dizaines de spécimens d’A. sturio provenant de la Gironde ont ainsi été relâchés aux Pays-Bas, dans la Nouvelle Meuse près de Rotterdam et dans la Waal près de Nijmegen en 2012, et dans le Haringvliet en 2015.

Mais était-ce la bonne espèce ? « En soi, ce n’est pas une erreur de réintroduire A. sturio dans nos eaux : il y a toujours été présent mais A. oxyrinchus l’était en plus grand nombre », explique l’archéozoologiste Wim Van Neer (IRSNB) qui a encadré l’étude. « La température des océans se réchauffant, A. sturio est peut-être un bon choix car il prospère mieux dans des eaux plus chaudes. Les décideurs pourraient envisager de relâcher les deux espèces et voir laquelle s’en sort le mieux. En tout cas, l’étude montre que nous pouvons apprendre du passé pour prendre les bonnes décisions en matière de conservation aujourd’hui. »

L’étude est parue dans la revue Journal of Fish Biology.

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