D’où viennent les singes ?

Une mâchoire, un tibia et un fémur de Teilhardina belgica, le plus ancien primate connu à ce jour, trouvé à Dormaal (Brabant Flamand) et décrit en 1927. (Photo: Reinout Verbeke, IRSNB)
11/10/2017
D’où viennent les singes ?
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Reinout Verbeke

L'exposition LES SINGES présente les primates dans toute leur diversité, mais celle-ci était bien plus grande il y a quelques dizaines de millions d’années. Un fossile belge constitue la plus ancienne trace de cette riche histoire. Notre paléontologue Thierry Smith nous fait remonter dans le temps.

Th. Smith : « Pour rencontrer les premiers primates, nous devons remonter au moins 56 millions d’années en arrière, au début de l’Éocène inférieur. Après l’extinction des dinosaures, il y a 66 millions d’années, les mammifères ont connu un essor important. En dix millions d’années environ, un groupe avec quelques caractéristiques typiques s’est développé, que les scientifiques appelleront plus tard « primates ». Alors que la majorité des autres mammifères ont encore les yeux de chaque côté de la tête, ceux des primates sont orientés vers l’avant. Ils ont ainsi une vision stéréoscopique, qui leur permet de bien voir en relief. Les primates ont aussi un pouce et un gros orteil opposables, qui leur permettent d’attraper des choses. Chez les autres mammifères, ceux-ci sont encore alignés avec les autres doigts et orteils. Et les primates ont des ongles à la place des griffes des pattes avant et arrière. »

Quel est le plus ancien fossile de primate ?

« Le plus ancien primate que nous connaissons aujourd’hui est Teilhardina, qui vivait il y a quelque 56 millions d’années. Il a été découvert dans les années 20 en Belgique, à Dormaal. Sur ce site du Brabant flamand, des collaborateurs de notre Institut ont découvert de nombreux autres mammifères primitifs. Le paléontologue et jésuite français Pierre Teilhard de Chardin a décrit le primate en 1927 sur la base de quelques mâchoires et dents isolées. Il l’a appelé Omomys belgicus, plus tard rebaptisé Teilhardina belgica. Au total, quelque 300 fossiles du primate ont été découverts, dont des parties de membres, qui nous donnent une meilleure idée de l’apparence de Teilhardina belgica : un petit quadrupède sauteur avec des coudes flexibles et de très longs doigts, l’idéal pour grimper dans les arbres. »

Ce primate vivait-il exclusivement dans nos régions ?

« Des fossiles du genre Teilhardina ont aussi été retrouvés en Asie et en Amérique du Nord. Et ceux d’Asie ont quelques caractéristiques encore plus primitives. Le primate trouve peut-être son origine en Orient, avant de migrer en Europe lors d’un réchauffement climatique mondial il y a 56 millions d’années, via des forêts subtropicales denses. Plus tard, il aurait alors rejoint l’Amérique du Nord via le Groenland, qui formait à l’époque un pont boisé entre les deux continents septentrionaux. »

« Teilhardina est une découverte extrêmement importante pour la primatologie, car il s’agit du plus ancien primate connu. Teilhardina est actuellement aussi le premier descendant des Haplorhiniens, la branche des tarsiers et des singes, qui comprend aussi les grands singes et l’homme – « notre » branche donc. L’autre subdivision primitive, les Strepsirrhiniens, comprend les lémuriens et les loris. En Inde, notre équipe a trouvé les fossiles les plus primitifs de Strepsirrhiniens, ils ont 54,5 millions d’années. En comparant ces deux groupes les plus anciens et en identifiant leurs caractéristiques communes, nous pouvons nous imaginer à quoi ressemblait leur ancêtre commun, le plus ancien primate. »

 

« Le fossile belge provient du plus ancien primate, dont nous descendons »

 

 

Et à quoi ressemblait ce plus ancien primate ?

« C’est le microcèbe actuel qui semble s’en rapprocher le plus : un poids plume, de grands yeux, des mains et des pieds préhensiles, et la capacité de faire des bonds puissants. »

Où les premiers primates sont-ils apparus ?

« Nous ne le savons pas encore. Peut-être en Asie, car c’est là que nous avons trouvé les primates les plus primitifs, remontant à l’Éocène inférieur. Mais trop peu de fouilles ont encore été effectuées en Afrique et en Inde pour trouver des primates de cette période, il est donc possible qu’ils soient nés là-bas. »

Comment les primates ont-ils continué à évoluer ?

« Pendant encore 20 millions d’années, il n’y aura que des petits primates, ne dépassant pas la taille des lémuriens actuels. Mais à la fin de l’Éocène, il y a environ 34 millions d’années, les Haplorrhiniens­ donnent naissance à un groupe de primates avec un plus grand cerveau, des os frontaux soudés en un seul morceau (le front), moins de dents, une face plus aplatie et des yeux orientés davantage vers l’avant : les « singes » (aussi appelés Anthropoidea). Les fossiles de ces premiers singes ont été retrouvés dans la région du Fayoum, en Égypte. Ils sont appelés « singes de l’Ancien monde » et sont les ancêtres des babouins, macaques, colobes et langurs actuels, mais aussi de l’homme. Certains de ces singes de l’Ancien monde ont dû atteindre l’Amérique du Sud – à l’époque complètement isolée – il y a plus de 30 millions d’années, peut-être via des radeaux de végétation qui se sont détachés de l’Afrique et ont traversé l’océan. Les singes d’Amérique du Sud se sont ensuite diversifiés, on les appelle « singes du Nouveau monde ». Les singes hurleurs et les capucins, notamment, comptent parmi les descendants actuels de cette branche sud-américaine. »

Et l’homme dans tout ça ?

« L’homme n’arrivera que plus tard. À la fin de l’Oligocène, il y a environ 25 millions d’années, les grands singes se sont séparés des autres singes de l’Ancien monde. Les grands singes (Hominoidea) n’ont pas de queue et ont une colonne vertébrale moins mobile. Ils ont évolué en deux groupes distincts : les hominidés et les hylobatidés (gibbons). À la fin du Miocène, il y a 8 à 9 millions d’années, les hominidés se sont divisés en deux groupes : l’un donnera les gorilles et l’autre, les hommes, les chimpanzés et les bonobos. Et, à partir d’il y a 7 millions d’années, les premiers hommes (Hominini, pensez à Sahelanthropus « Toumaï », Australopithecus « Lucy » et plus tard aux espèces Homo) se différencieront des chimpanzés et bonobos modernes. Homo sapiens n’est donc pas un aboutissement, comme beaucoup le pensent encore. L’homme est une ramification de l’énorme arbre généalogique – ou plutôt du « buisson généalogique » touffu – des primates. »

 

Thierry Smith donne une conférence sur l'évolution des primates pendant la nocturne du 16 novembre 2017.

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