Un platéosaure pour Bruxelles

Ben le platéosaure dans la Galerie des Dinosaures
14/12/2017
Un platéosaure pour Bruxelles
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Reinout Verbeke

Un squelette authentique de dinosaure arrive à Bruxelles près de 135 ans après la découverte des Iguanodons de Bernissart.

Après une année et demie de dégagement minutieux et d’assemblage sur une armature métallique faite sur mesure, Ben le platéosaure est fin prêt pour être exposé au Muséum des Sciences naturelles à Bruxelles. Provenant d’une carrière de marne en Suisse, ce squelette authentique mesure environ 6,4 mètres et est vieux de 210 millions d’années (il date de la fi du Trias). Plateosaurus était l’un des tout premiers grands dinosaures et un prédécesseur des sauropodes comme Diplodocus. Voici l’histoire de « Ben ».

Frick, été 2007 : eurêka !

Avec une équipe d’étudiants, le paléontologue suisse Ben Pabst fouille la carrière d’argile et de marne de Frick à la recherche de fossiles de dinosaures. Ils savent qu’ils ont de fortes chances de trouver des os de Plateosaurus. Depuis les années 1970, la carrière de Frick en a déjà livré plus de trente squelettes  partiels ou complets : l’endroit est un cimetière de platéosaures. Et en effet, les « paleotrippers » mettent au jour un magnifique spécimen. Mais il s’en est fallu de peu. Pabst se souvient : « Nous venions de dégager les fossiles, quand un orage a éclaté. Pendant une heure, nous avons dû construire des petites digues pour empêcher le courant d’emporter les fossiles. Nous étions trempés. »

Bruxelles, mai 2015 : une opportunité à ne pas manquer

Quelques années plus tard, le Sauriermuseum propose au Muséum des Sciences naturelles le prêt permanent de ce spécimen complet. En effet, trop de fossiles non dégagés s’accumulent dans leurs entrepôts et ils ne peuvent pas tous les préparer. De ce fait, ils préfèrent en confier à d’autres institutions, comme la nôtre, qui s’engagent à préparer le squelette prêté et peuvent ensuite le présenter dans leurs propres salles d’exposition. Un squelette authentique de dinosaure pour « seulement » son coût de préparation et de présentation, c’est une opportunité à ne laisser passer sous aucun prétexte ! Il n’y a plus qu’à trouver les fonds nécessaires pour monter une équipe de préparateurs aguerris, fabriquer une armature et un podium sur mesure, et intégrer ce nouveau squelette dans la Galerie des Dinosaures. En décembre 2015, la Région de Bruxelles-Capitale décide d’apporter son soutien financier : le projet est lancé !

Bruxelles, mai 2016 : l’arrivée de « Ben »

En mai 2016, quatre caisses en bois, un demi-tonne au total, arrivent au laboratoire de paléontologie du Muséum. Elles sont remplies de blocs de plâtre de toutes tailles. « Des œufs surprises ! » : Aldo, le préparateur, se frotte les mains. Mais ces blocs sont plus difficiles à ouvrir que les œufs en chocolat : sous la couche protectrice de plâtre, de jute et de feuilles d’aluminium, il y encore une gangue de sédiments vieux de 210 millions d’années. Il faut un mini-burin, semblable aux outils pneumatiques utilisés en dentisterie, pour l’enlever. Et il y a quelque 200 ossements à dégager… : un vrai travail de fourmi qui va prendre près d’une année à Aldo, Stéphane, Jonica et quelques préparateurs bénévoles.

Le fossile a été baptisé « Ben » en l’honneur de son découvreur, Ben Pabst. Pabst n’est pas un inconnu au Muséum. En effet, dans les années 1990, il a participé aux fouilles de la Howe Quarry dans le Wyoming (États-Unis), qui ont notamment livré les huit squelettes jurassiques authentiques – dont Diplodocus, Stegosaurus et Allosaurus – exposés au Muséum en 2002-2003, lors de l’exposition Dig a Dino.

Bruxelles, novembre 2016 : un travail de fourmi

Depuis des mois, un vrombissement constant raisonne dans le laboratoire de la paléontologie, c’est le bruit des petits outils pneumatiques utilisés pour dégager les fossiles. Le préparateur ne l’interrompt que lorsqu’il enduit les parties du fossile qu’il vient de dégager avec du « Mowilith ». Ce plastique liquide comble les fentes microscopiques des fossiles et leur évite de se morceler. « Ils sont plus fragiles que du verre », affirme Stéphane Berton, un ancien gardien de salle reconverti depuis des années en préparateur. « Quand on enlève les sédiments, il faut toujours veiller à ne pas forer dans les fossiles. Heureusement, la différence de couleur met en évidence la limite entre le sédiment et le fossile ». Le plastique liquide isole également le fossile de l’air et empêche ainsi la « pyritisation » : la prolifération de pyrite – un minerai de couleur or – à l’intérieur des fossiles. Réagissant avec l’oxygène de l’air, la pyrite peut provoquer l’effritement des fossiles qu’elle a envahi : un véritable cauchemar pour les paléontologues !

Bruxelles, février 2017 : Join the Plateoteam

Le Muséum a obtenu le financement nécessaire à la préparation de Ben, mais pas encore à son exposition. Il fait donc appel au financement participatif, le « crowdfunding ». L’opération Join the Plateoteam est relayée par les médias et plus de 600 platéonautes/crowdfunders mettent la main à la poche. Les montants récoltés grâce au crowdfunding et à la PlateoNIGHT (une soirée de soutien avec mini-concerts et vente aux enchères d’œuvres graphiques terminées, pour certaines, sur place) au profit s’élèvent à  50 000 euros. Cet argent va servir à réaliser une armature sur mesure, un podium, un film du « making of » pour l’exposition de Ben dans la Galerie des Dinosaures. Il rejoint ainsi les Iguanodons de Bernissart, seuls autres squelettes authentiques et complets de dinosaures visibles en Belgique (découverts il y a près de 140 ans, ils constituent, au niveau mondial, une collection exceptionnelle tant par la quantité que par la qualité des fossiles).

Bruxelles, avril 2017 : Puzzle dino

Les préparateurs poussent un soupir de soulagement : il leur a fallu près d’une année de travail ininterrompue pour dégager tous les ossements. Des boîtes contenant chacune un fossile beige, brun ocre ou gris et son étiquette sont étalées sur une grande table afin de faciliter l’assemblage du puzzle.

En fait, la plupart des ossements appartiennent au spécimen « 07 », mis au jour en 2007, mais quelques-uns proviennent du spécimen « 08 », de taille similaire, qui a été exhumé l’année suivante. En fait, les fossiles appartiennent à deux individus de taille similaire, « 07 » et « 08 », respectivement mis au jour en 2007 et 2008. D’après le musée de Frick, ensemble, ils devraient permettre de reconstituer un platéosaure complet à 80 %. Mais c’est seulement maintenant que tous les os sont dégagés que les paléontologues et les techniciens peuvent le vérifier. Ils établissent donc un inventaire : 50 os pour les pattes postérieures, 42 pour les pattes antérieures, 47 vertèbres du sacrum à la pointe de la queue, 15 vertèbres dorsales, 10 vertèbres cervicales, 32 chevrons (les longues excroissances de part et d’autre de certaines vertèbres)… Les 80 % sont effectivement atteints ! Les fossiles manquants sont remplacés par des pièces sculptées, avec un fort noyau en polyuréthane et des couches de plâtre synthétique. Aldo, l’un des préparateurs, espère qu’à l’avenir, ils pourront les créer avec une imprimante 3D (comme cela a été fait pour l’Homme de Spy exposé dans la Galerie de l’Homme).

Mais comment sait-on à quoi ressemble un os manquant ? Pour les pattes, c’est facile : on sculpte « en miroir » un os de la patte droite à partir de l’os correspondant sur la patte gauche (et vice versa). Pour les autres os, on consulte la vaste documentation qui existe sur le platéosaure. Ou on se base sur les os d’autres spécimens. Ainsi, pour le crâne, les parties manquantes ont été reconstituées à partir d’une réplique de crâne découvert en 1911 à Trössingen (Allemagne). Sur ce site, ainsi qu’en France et en Suisse, des dizaines et des dizaines de platéosaures ont été mis à jour. Aldo explique : « Comme ils étaient les premiers grands dinosaures, ils n’étaient pas incommodés par des prédateurs. Ils pouvaient manger et se reproduire en paix. Tout ce qu’ils risquaient, c’est de s’embourber, ce qui est probablement arrivé à Ben et à beaucoup d’autres platéosaures à Frick. »

Bruxelles, juillet 2017 : une armature sur mesure

Après un retard de quelques semaines, le métal pour les armatures est enfin arrivé. Dans la chaleur épouvantable de la tente aménagée pour l’occasion dans une cour intérieure, Aldo travaille le métal sous une pluie d’étincelles. Il n’est pas question de forer dans les fossiles, car ils sont trop fragiles. Du coup, Aldo fabrique des accroches et les ajuste une à une à chaque os. « C’est le travail de mes rêves : reconstruire le squelette, on ne le fait qu’une fois dans sa vie ! » Pendant de temps, Stéphane peint les moulages en brun. « Nous serons honnêtes : le visiteur doit voir quelles sont les pièces authentiques et quelles sont des copies. »

Bruxelles, octobre 2017 : Six seulement !

Le paléontologue Koen Stein de la Vrije Universiteit Brussel apporte des nouvelles. Son analyse a prouvé que Ben est mort à l’âge de six ans. Au mois de juillet, Stein est passé au Muséum afin de prélever un petit échantillon cylindrique dans le fémur fossilisé de Ben. De cet échantillon, il a coupé une tranche infime, qu’il a soumise à une spectrométrie de fluorescence des rayons X (X-ray fluorescence en anglais).  Le taux de calcium indique la présence de tissu osseux (bleu) et le taux de titane celle de vaisseaux sanguins (rouge). Koen explique : « Une ligne bleue signifie une croissance ralentie, correspondant à la saison sèche, quand les platéosaures avaient moins de nourriture. Entre deux lignes bleues, il y a une période « rouge » avec une croissance accrue et une forte augmentation des vaisseaux sanguins dans les os. Cette période coïncidait avec la saison des pluies, pendant laquelle les plantes abondaient. Ces cernes annuels ne sont pas présents chez tous les vertébrés. Les descendants de Plateosaurus, les sauropodes tels que Diplodocus et Apatosaurus, grandissaient en continu, d’où leur taille gigantesque. »

Bruxelles, novembre 2017 : enfin dans la salle

L’armature est placée dans la Galerie des Dinosaures. Un câble est tiré du plafond jusqu’à la queue et deux points de support sont ajoutés sous le ventre et les épaules. Aldo, Stéphane et leurs collègues doivent encore fixer tous les fossiles à cette armature métallique. Ce n’est qu’alors que Ben sera enfin prêt pour le grand public… La présentation officielle a lieu le 14 décembre 2017, après plus de 18 mois de travail intense pour la Plateoteam !

 

« Ben », le platéosaure, est désormais exposé de façon permanente dans le Muséum des Sciences naturelles : www.sciencesnaturelles.be


 

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