"Une expo est réussie quand on voit le public s’émerveiller"
Tout le monde a déjà visité une exposition, mais peu de gens connaissent le travail caché derrière sa conception. Quels sont les grands défis ? Quels sont les métiers impliqués ? Comment choisir ce que l’on montre et comment donner forme à une expo ?
Nous tentons de répondre à ces questions en compagnie de Cécile Gerin et Sophie Boitsios, muséologues et responsables de projet de l’exposition ANIMAZING.
De l’idée au récit
Tout commence par une idée. Cécile explique : « Pour ANIMAZING, l’idée de départ était « les animaux bizarres ». J’ai alors rassemblé un maximum d’histoires d’animaux qui m’amusaient et où je me disais qu’il y avait quelque chose d’étonnant à raconter, qui pourrait surprendre le public. Toutes ces histoires formaient un grand feu d’artifice. Il a ensuite fallu les structurer et les organiser afin de trouver un fil conducteur et créer une cohérence dans la salle.»
Et c’est à partir de ce défi que Sophie est intervenue, afin de définir ce fil conducteur. « C’était tout un travail de tricotage et détricotage, jusqu’à ce qu’on soit convaincues que cela tienne la route » souligne Cécile.
Ce travail de conception est réalisé en concertation avec les scientifiques et les conservateurs, qui peuvent apporter de nouvelles idées ou préciser quels spécimens sont disponibles dans les collections.
Progressivement, le fil conducteur prend aussi une dimension spatiale. Dans le cadre d’ANIMAZING, Sophie a questionné la scénographe pour l’amener à trouver une cohérence par rapport au sujet et au fil rouge. C’est ainsi qu’elles se sont inspirées de différents éléments naturels – la forêt, le rocher, les îlots et les icebergs – afin de structurer à la fois le parcours et les textes. Quatre univers ont vu progressivement le jour dans l’exposition.

Donner forme au récit
Lorsque le concept est mûr, un autre métier entre en scène, celui de scénographe. La scénographie de cette expo a aussi été faite en interne par Amandine Pitsaer. Son travail consiste à structurer l’espace selon les intentions, les zones et les messages, définis par les muséologues.
La scénographe va notamment dessiner le mobilier de l’exposition. Un exercice plus complexe qu’il n’y paraît, car la scénographie d’exposition va bien au-delà de l’architecture d’intérieur. Elle cherche à mettre en avant les spécimens de manière à ce que le mobilier puisse se faire oublier, mais également soutenir le message et l’intention de l’exposition.
La scénographie doit aussi être pensée en fonction des visiteurs : les textes destinés aux plus jeunes sont à la hauteur d’œil moyenne d’un enfant de 8 ans (dans le cas présent), le parcours prévoit des dégagements afin que les groupes scolaires puissent s’arrêter pour des explications sans gêner le reste des visiteurs, les goulots d’étranglement doivent être évités, etc.
Parallèlement à la scénographie, débute le travail graphique et rédactionnel. L’identité graphique joue un rôle essentiel : elle traduit visuellement l’intention de l’exposition. Elle est définie et créée en étroite collaboration avec la scénographie. Les deux évoluent ensemble.
“Freya Vlerick, notre graphiste, a réussi à ajouter à la scénographie cette touche de rêve”, expliquent Sophie et Cécile. “Elle arrive à rendre l’émerveillement quasiment palpable.” Les panneaux, les illustrations et l’affiche présentent des ailes, des antennes, des pattes, des museaux, des oreilles et des queues. La déclinaison d’une palette de couleurs et des formes des panneaux renforcent et complètent la scénographie.
La rédaction des textes d’exposition est un travail de précision. Au-delà de la présence de quatre langues, un des grands défis de cette rédaction est de permettre au visiteur de repérer en un coup d’œil les différents niveaux d’information. Leurs différentes tailles et polices de caractère permettent au visiteur pressé de capter l’essentiel du message tandis que le visiteur passionné pourra passer plus d’une heure à lire toutes les informations.
Donner de la visibilité à l’expo
Chaque exposition s’accompagne d’un titre et d’un visuel capable d’attirer les visiteurs, quelle que soit leur langue ou origine. Lorsque le concept, la scénographie, le graphisme et les contenus sont définis, c’est au tour de l’équipe en charge de la communication d’entamer son travail : choix du titre, du visuel et rédaction des textes promotionnels.
Les différentes propositions sont ensuite testées auprès du public afin de vérifier qu’elles soient comprises et appréciées.

L’esthétique est une porte d’entrée vers l’éthique
Les médias relaient fréquemment des informations alarmantes sur le déclin de la biodiversité et l’état de notre environnement.
Pour ANIMAZING, le choix de l’émerveillement est délibéré.
« C’est comme si vous mettiez des lunettes roses durant toute l’expo. En sortant de l’expo, vous pouvez faire le choix de garder des lunettes roses en respectant plus la nature… ou peut-être pas mais ce n’est pas grave. Tant qu’on a initié une réflexion, ce n’est pas perdu », explique Sophie.
En effet, à la fin de l’expo, le visiteur est invité à dessiner son animal et à choisir le monde dans lequel il vivra : un monde où seuls les plus résistants survivent, un monde pour les opportunistes ou un monde où chacun a sa place. L’objectif n’est pas d’imposer une réponse, mais d’initier la réflexion sur la manière dont chacun imagine le monde vivant.
La boule à facette ANIMAZING
Le service Expositions, une équipe multidisciplinaire de 17 collaborateurs, conçoit et réalise les expositions temporaires et permanentes du musée. Le service est également responsable de leur entretien et de leur mise à jour.
Sophie et Cécile utilisent la métaphore d’une boule à facette pour expliquer la coordination d’une exposition temporaire. Les responsables de projet doivent garder une vue d’ensemble sur les nombreuses facettes de l’exposition et guider les différents spécialistes, chacun apportant son propre regard et son expertise. Il est donc indispensable que quelqu’un veille à ce que tous avancent dans la direction convenue.

« Les collections sont une facette importante de chaque expo : le plus souvent possible avec des animaux naturalisés, richesse de l’Institut, et souvent accompagnés d’autres moyens muséologiques : une miniature, un jeu, une vidéo, un texte … pour faire comprendre la même information. Nous n’avons pas peur de la redondance », explique Cécile.
Concevoir une exposition demande du temps : entre l’idée de départ et l’ouverture au public, deux à trois années peuvent être nécessaires. Pendant cette période, les différentes expertises avancent en parallèle et les nombreuses facettes du projet doivent progressivement trouver leur place dans un même ensemble.
En coulisses, cela implique aussi de lancer les marchés publics nécessaires à la production de l’exposition : pour le mobilier, les impressions ou les dispositifs multimédias. Leur calendrier doit être soigneusement anticipé afin que chaque élément puisse, le moment venu, trouver sa place dans l’exposition.
L’équipe s’appuie également sur de nombreuses expertises présentes au sein de l’Institut : juridique, comptabilité, nettoyage et entretien, secrétariat, communication…
La diversité des compétences et des métiers mobilisés est telle que nous avons fait le choix de ne pas tous les citer dans cet article. À travers les encadrés, nous vous invitons plutôt à découvrir quelques métiers de notre grande boule à facettes.

D’une impression 3D à un modèle réaliste
Nous privilégions dans la mesure du possible les spécimens naturalisés. Lorsque les spécimens de nos collections sont trop grands, trop petits, ou trop fragiles, nous pouvons utiliser des impressions 3D. La plupart de ces impressions sont réalisées à l’Institut par Claude Desmedt, devenu expert en modélisation et impression 3D. Les maquettes sont ensuite peintes de manière réaliste et validées scientifiquement. « Pour le tardigrade, nous n’avions pas la connaissance en interne. Nous avons été en contact avec un spécialiste qui nous a expliqué tous les détails » explique Sophie. Cécile complète en expliquant qu’en tant qu’institution scientifique, la précision de chaque détail est importante, qu’il s’agisse de la couleur de la luciole, la structure de la peau du requin, etc.
Claire Goovaerts et Ellen Carlier, artistes qui rendent les maquettes plus vraies que nature, effectuent un travail extrêmement minutieux : reproduire tous les détails de chaque animal demande du temps et de la concentration. De plus, des pièces de rechange doivent être prévues pour les parties fragiles des spécimens telles que les pattes et les antennes.
Il arrive également que des impressions 3D soient produites en externe, si celles-ci sont trop grandes ou complexes. Dans ce cas, le niveau de détail exigé reste le même. « Cécile et moi sommes allées jusqu’aux ateliers aux Pays-Bas pour vérifier la structure de la peau du requin » nous confie Sophie.
Quand la lumière se fait oublier
Même si la plupart des visiteurs ne le remarque pas, la lumière joue un rôle essentiel dans une expo. Benoît Lambert, notre éclairagiste, réalise un travail muséologique de précision afin d’éclairer chaque spécimen et de participer à l’ambiance scénographique de l’expo. Pour chaque point lumineux, de nombreux facteurs sont pris en compte, qu’il s’agisse de l’angle du spot, de la largeur du faisceau, de la puissance ou de la couleur de la source lumineuse… De plus, l’ambiance de chaque zone est réfléchie tout au long du développement de l’expo et renforce les choix scénographiques.
L’éclairagiste travaille en étroite collaboration avec un autre métier parfois oublié : le technicien audiovisuel, Germain Braeckman, qui prépare tous les plans techniques et le câblage nécessaire à l’éclairage, mais aussi à tous les dispositifs audiovisuels, de l’alimentation principale au plus petit câble d’alimentation. Ces câblages se trouvent dans l’ensemble de l’expo, même si le visiteur n’en verra pas un seul.