Une nouvelle espèce d’iguanodon découverte au Portugal

15/09/2025
Reconstitution paléoartistique de Cariocecus bocagei (c) Victor Feijó de Carvalho

Une nouvelle espèce de dinosaure herbivore a été découverte au Portugal : Cariocecus bocagei, un iguanodontien du Crétacé inférieur doté d’un crâne exceptionnellement bien conservé. « Nous avons même pu observer l’empreinte des hémisphères cérébraux et du système auditif », explique Filippo Bertozzo, paléontologue à l’Institut des Sciences naturelles et premier auteur de l’étude. 

Siska Van Parys

 

Le crâne a été mis au jour sur la plage isolée de Praia do Areia do Mastro, le long de la côte atlantique près du Cabo Espichel (Sesimbra), dans l’ouest du Portugal. Les fossiles étaient enfouis dans la Formation de Papo Seco, une série de couches rocheuses du Crétacé inférieur riches en fossiles d’invertébrés, ainsi qu’en restes de poissons, crocodiles, ptérosaures et dinosaures terrestres.

Le site exact où le fossile a été découvert, pris dans les roches du Crétacé le long des falaises de Praia do Areia do Mastro, au Portugal. (c) voir publication

La nouvelle espèce a été décrite en collaboration avec la Sociedade de História Natural de Torres Vedras, au Portugal. « Nous sommes extrêmement fiers de présenter Cariocecus bocagei », déclare Bertozzo. « C’est le fruit de plusieurs mois de collaboration entre nos deux institutions. » 

 

Un maxillaire supérieur soudé

Le crâne avait été découvert en 2016, mais les recherches n’ont véritablement pu commencer qu’après la pandémie de COVID. Dans le laboratoire de l’Institut des Sciences naturelles, le fossile fragile a été préparé avec soin par le préparateur Stéphane Berton. « Ce n’est qu’une fois toute la roche retirée que nous avons réalisé à quel point sa conservation était exceptionnelle », précise Bertozzo.

 

Le crâne du fossile est exceptionnellement bien conservé (c) Filippo Bertozzo

 

Le fossile comprend le côté droit du crâne, une partie de la voûte crânienne et une boîte crânienne presque complète. Sur la base de ce matériel, l’équipe a identifié des caractères anatomiques jamais observés chez d’autres iguanodontiens. « Le maxillaire et l’os jugal sont complètement soudés. On n’a jamais vu ça chez un iguanodon », indique Bertozzo. « Ce n’est pas une anomalie isolée, mais bien un caractère unique — et donc une nouvelle espèce. » 

 

Assemblage numérique du fossile révélant la forme du crâne sous plusieurs angles, y compris les fins détails internes observés par tomodensitométrie (CT scan). (c) voir publication

Oreille interne et dents

Les micro-scans CT ont permis à l’équipe d’examiner les nerfs crâniens et l’oreille interne dans un détail exceptionnel. Cela a donné lieu à ce qu’ils décrivent être la reconstruction d’oreille interne la plus précise jamais réalisée pour un dinosaure. « Une tête est toujours une trouvaille spéciale », souligne Bertozzo. « Elle nous en apprend bien plus que des os isolés. Dans ce cas-ci, nous avons même pu retracer les empreintes du cerveau et des nerfs, et reconstruire certaines parties de l’oreille interne. La structure des organes de l’équilibre et des nerfs auditifs nous donne des indices sur la manière dont cet animal vivait et s’orientait. »

Autre caractéristique frappante : un os sus-orbitaire (« sourcil » osseux) anormalement bas — plus bas que chez tous les autres iguanodontiens connus. « Il supportait probablement une arcade sourcilière proéminente, peut-être comparable à celle des aigles modernes », avance Bertozzo. « Ce type de structure pourrait avoir eu une fonction sensorielle ou visuelle. » D’après les sutures crâniennes non ossifiées — les joints entre les os qui restent ouverts chez les jeunes animaux — l’équipe pense que l’individu n’était pas encore adulte au moment de sa mort. Son crâne devait mesurer environ 45 cm de long. 

À gauche : un crâne du fossile restauré numériquement, reconstruit à partir d’éléments symétriques et de comparaisons avec des proches parents. msom indique l’os sus-orbitaire proéminent. À droite : gros plan sur l’œil d’un aigle royal et un crâne d’aigle présentant le même os sus-orbitaire marqué. (c) voir publication

 

Les dents de Cariocecus bocagei ont aussi livré des informations surprenantes. Les micro-scans CT ont révélé non seulement les dents visibles, mais aussi les dents de remplacement formées dans la mâchoire — des dents prêtes à remplacer les usées. Ce mécanisme est typique des iguanodontiens, mais rarement observé aussi clairement chez les espèces anciennes. Cariocecus aurait pu avoir une morsure plus puissante que ses cousins, ce qui expliquerait son crâne robuste et les os soudés de la mâchoire. 

Un monde d’iguanodontiens 

L’espèce vivait il y a environ 125 millions d’années, à une époque où les iguanodontiens — des dinosaures herbivores robustes aux dents complexes — dominaient le continent européen. « Le Crétacé inférieur était vraiment un monde d’iguanodontiens », affirme Bertozzo. « Nous connaissions déjà des espèces en Belgique, en Espagne, en Grande-Bretagne et en France, mais le Portugal n’en avait encore aucune de nommée officiellement. Cette découverte comble donc une lacune. » 

 

Analyse biogéographique retraçant la dispersion de Cariocecus bocagei et de ses proches parents à travers les continents durant le Jurassique et le Crétacé inférieur. (c) voir publication

 

La nouvelle espèce a été baptisée Cariocecus bocagei. Cariocecus fait référence à une divinité guerrière vénérée par les peuples ibères et lusitaniens dans ce qui est aujourd’hui le centre du Portugal. Le nom évoque aussi la ressemblance superficielle du crâne avec celui des chèvres ou des chevaux — des animaux souvent sacrifiés dans les rituels dédiés à cette divinité. Le nom d’espèce bocagei rend hommage au zoologiste du XIXe siècle José Vicente Barbosa du Bocage, qui a joué un rôle majeur dans l’essor de la recherche zoologique et des collections muséales au Portugal. 

L’étude a été publiée dans le Journal of Systematic Palaeontology