Les plus anciens babouins d’Égypte révèlent d’anciennes routes commerciales vers le sud
Il y a plus de 5 500 ans, des babouins étaient transportés vers l’Égypte depuis des régions situées bien plus au sud, via de longues routes commerciales. C’est ce que révèle une nouvelle étude portant sur des squelettes animaux découverts à Hiérakonpolis, un site majeur de la période prédynastique en Haute-Égypte. L’étude montre qu’il ne s’agit pas d’une seule, mais de deux espèces différentes de babouins. « Les ossements de babouins provenant de Hiérakonpolis constituent la plus ancienne preuve physique de la présence de ces animaux en Égypte », explique l’archéozoologue Wim Van Neer.
Les chercheurs ont analysé les restes de vingt babouins datant de la période 3700–3500 av. J.-C., découverts dans la nécropole d’élite HK6. Comme les babouins ne vivaient pas naturellement en Égypte, ils ont nécessairement été importés.
« Sur la base de la répartition géographique des deux espèces, nous avons pu déterminer leur origine et reconstituer les routes par lesquelles ils ont été amenés jusqu’au Nil », précise Van Neer. Les animaux provenaient de régions situées bien au sud et étaient transportés sur de longues distances. Ils ne se reproduisaient probablement pas sur place, ce qui impliquait un approvisionnement continu.
L’étude permet également de résoudre une ancienne controverse scientifique. « Les squelettes avaient d’abord été identifiés comme appartenant à des babouins hamadryas, puis à des babouins olives », explique Van Neer. Grâce à l’analyse de plus de cinquante crânes modernes, les chercheurs ont pu identifier des critères fiables.
« L’angle entre les orbites et le museau s’est révélé déterminant. Chez le babouin olive, la transition est plus douce et le museau relativement plus long. » Les résultats confirment la présence des deux espèces : le babouin hamadryas (Papio hamadryas) et le babouin olive (Papio anubis). Pour cette étude, les chercheurs ont utilisé les collections de l’Institut des Sciences naturelles, de l’AfricaMuseum et du Museum Koenig à Bonn.
Les babouins, symboles de statut
Hiérakonpolis (l’ancienne Nekhen), situé à environ 100 kilomètres au sud de Louxor, était l’un des centres majeurs de l’Égypte au IVe millénaire avant notre ère. Le site offre un aperçu unique de la vie quotidienne et des élites. Les archéologues y ont notamment découvert l’une des plus anciennes brasseries connues, ainsi que d’importantes quantités de restes alimentaires.
Dans la nécropole HK6, près de 100 individus humains et plus de 150 animaux ont été mis au jour. On y trouve des espèces domestiques, comme des bovins et des chiens, mais aussi des animaux sauvages tels que des éléphants, des hippopotames et des babouins. Ces animaux étaient intentionnellement enterrés autour des tombes des élites.
Les babouins occupaient une place particulière dans l’Égypte ancienne. Bien qu’ils n’y soient pas indigènes, ils apparaissent fréquemment dans l’art et la religion, notamment en lien avec le dieu Thot. Ils étaient également gardés comme animaux exotiques et symboles de prestige. « Dans les tombes d’élite, les animaux étaient soigneusement sélectionnés pour refléter le statut et le pouvoir », explique l’archéozoologue Bea De Cupere. « Les espèces exotiques, comme les babouins, devaient particulièrement impressionner. »
La découverte de véritables squelettes de babouins est donc exceptionnelle, les autres témoignages étant principalement des représentations ou des figurines. Les babouins ont été retrouvés dans au moins six tombes différentes, parfois seuls, parfois en groupes pouvant aller jusqu’à huit individus. Fait remarquable, ils font partie des rares animaux sauvages parfois enterrés aux côtés d’humains.
Stress et rachitisme
Les squelettes livrent également des informations sur la vie des animaux. L’un d’eux présente des stries dans l’émail dentaire. « Ces marques se forment pendant le développement des dents et indiquent un stress, probablement lié à la capture et au transport vers l’Égypte », explique Van Neer. L’animal avait environ un à deux ans au moment de sa capture et a vécu jusqu’à environ sept ans.
Un autre cas concerne un jeune individu d’environ six mois, le plus jeune identifié. Ses humérus sont courbés, signe de rachitisme, probablement dû à une mauvaise alimentation. « Il est possible que cet animal ait été séparé de sa mère lors de la capture ou peu après son arrivée », précise Van Neer.
Poursuite des recherches
L’origine exacte des babouins reste encore imprécise. Elle est actuellement déduite de la répartition naturelle des espèces et des connaissances archéologiques sur les contacts anciens. Pour affiner ces résultats, des analyses isotopiques du strontium sont en cours sur l’émail dentaire. Ces signatures chimiques varient selon les régions géologiques et permettent de retracer les lieux d’origine.
Des empreintes en silicone ont également été réalisées sur les dents afin d’observer au microscope des traces de stress et d’usure invisibles à l’œil nu. Ces analyses permettront de mieux reconstituer l’histoire individuelle et la santé des babouins, et d’affiner notre compréhension des réseaux d’échanges anciens.
L’article scientifique a été publié dans la revue Archaeological and Anthropological Sciences.